Faisiez-vous des vers encore? faisiez-vous de la prose? faisiez-vous les deux? Je ne pus le discerner; je vous retrouvai plus retiré encore que jamais dans le même logement de philosophe sur un petit jardin, ombre de la campagne aux environs du Luxembourg, dans le sein de la même mère.
Bien qu'enthousiasmé un moment avec Hugo par la révolution avortée de 1830, vous n'aviez pas voulu des dépouilles; vous me paraissiez peu ami du gouvernement amphibie, qui cherchait à faire accepter ses faveurs pour montrer à la France honnête d'illustres partisans; vous écriviez contre lui, dit-on, dans des journaux dont les rancunes étaient devenues de l'antipathie. Vous aviez l'air pauvre, de cette pauvreté fière parce qu'elle est volontaire et ne se laisse ni caresser ni acheter. Vous avez toujours cette fine et douce expression intelligente et ces beaux cheveux blonds de notre jeunesse retombant en arrière comme une cascatelle du génie; mais une redingote d'un drap sombre râpée, et dont les pans battaient les talons des souliers à la Dupin, un chapeau aux ailes usées et battues, désavouaient toute prétention à l'élégance extérieure, et n'en montraient que dans l'esprit.
Quoique votre enthousiasme momentané pour la révolution de 1830 eût dépassé un peu mon humeur contre cette usurpation de famille, je vous aimai ainsi: tout sied à la supériorité, même la déchéance extérieure; l'homme négligé relève le costume. Achète un habit, fais retaper ton chapeau, ressemeler tes souliers, relève ton front, tu seras Alcibiade quand tu voudras! Laisse-toi prendre pour un indigent, tu portes en toi ta richesse si tu ne dois rien à personne!
XV.
Mais voilà sous ma main un second volume de poésies, intitulé les Consolations, qui me donne à peu près le secret de cette vie mystérieuse et séquestrée du monde. Ce volume parut à peu près en ce temps-là. Excusez-moi sur l'exactitude des dates; je ne tiens pas registre de mes impressions, mais j'en tiens mémoire dans mon cœur.
Voici ce que vous en dites en 1863, en les réimprimant pour vous et pour nous:
«Je continue et j'achève, dans un court loisir qui m'est accordé, cette publication de mes Poésies sous leur forme dernière. Ceci en est la seconde partie, qui se distingue de Joseph Delorme par l'accent et par un certain caractère d'élévation ou de pureté. Si l'on cherchait le lien, le point d'union ou d'embranchement des deux recueils, j'indiquerais la pièce de Joseph Delorme:
Toujours je la connus pensive et sérieuse...
comme celle d'où est née et sortie, en quelque sorte, cette nouvelle veine plus épurée. C'est ce côté que je n'avais qu'atteint et touché dans Joseph Delorme, qui se trouve développé dans les Consolations.
«Nous avons presque tous en nous un homme double. Saint Paul l'a dit, Racine l'a chanté. «Je connais ces deux hommes en moi,» disait Louis XIV. Buffon les a admirablement décrits dans l'espèce de guerre morale qu'ils se livrent l'un à l'autre. Moi aussi, me sentant double, je me suis dédoublé, et ce que j'ai donné dans les Consolations était comme une seconde moitié de moi-même, et qui n'était pas la moins tendre. Mais, devenu trop différent avec les années, il ne m'appartient aujourd'hui ni de la juger, cette moitié du moi d'alors, ni même d'essayer de la définir. Je dirai seulement, au point de vue littéraire, que les Consolations furent celui de mes recueils de poésies qui obtint, auprès du public choisi de ce temps-là, ce qui ressemblait le plus à un succès véritable; on m'accusera d'en avoir réuni les preuves et témoignages dans un petit chapitre-appendice. Bayle a remarqué que chaque auteur a volontiers son époque favorite, son moment plus favorable que les autres, et qui n'est pas toujours très-éloigné de son coup d'essai. Pour moi, quoique ma vie littéraire déjà si longue, et, pour ainsi dire, étendue sur un trop large espace, me laisse peu le plaisir des perspectives, il en a été cependant ainsi pendant un assez long temps; et quand je m'arrêtais pour regarder en arrière, il me semblait que c'était en 1829, à la date où j'écrivais les Consolations, que j'aimais le plus à me retrouver, et qu'il m'eût été le plus agréable aussi qu'on cherchât de mes nouvelles. Je le dis de souvenir plutôt que par un sentiment actuel et présent; car à l'heure où j'écris ces lignes, engagé plus que jamais dans la vie critique active, je n'ai plus guère d'impression personnelle bien vive sur ce lointain passé.