Au noble exilé de sa race
Il lançait vite un mot d'adieu,
Et, tout suivant des yeux sa trace,
L'autre espérait qu'un mot de grâce
Irait jusqu'au trône de Dieu.
Que vouliez-vous répondre à ces vers, si ce n'est aimer? Aussi je vous aimais d'une amitié plus tendre que toutes mes amitiés d'enfance.
Vous souvenez-vous de ces heures intimes et bien à nous, où j'allais le matin vous prendre dans votre petit appartement des environs du Luxembourg, vous enlever à votre mère et vous entraîner pour marcher, causer, rêver dans ce jardin adjacent des Capucins, qu'on commençait seulement à niveler pour agrandir le Jardin Royal? Que de confidences amicales et poétiques ne nous sommes-nous pas faites? Que cette longue allée qui suivait de son parapet les terrains fangeux des Capucins n'a entendu de ces confidences de nos âmes, qui sont les pressentiments de hautes actions ou de poésie en faits! Vous étiez plus doux, plus modeste, plus triste que moi dans vos perspectives! Il y avait plus de silence, de résignation, de spiritualisme dans votre attitude que dans la mienne; mon vers avait plus d'écume que le vôtre! J'étais plus âgé et moins lettré que vous; ma poésie ne dépassait pas, dans son ambition, les années où je n'avais qu'elle pour occuper et pour évaporer mes longs loisirs; mais vous vous en souvenez, et, je l'avoue, je rêvais autre chose dès cette époque que des mots cadencés et des soupirs mélodieux! Je croyais me sentir plein d'éloquence à une tribune, mon idéal d'alors, et plein d'héroïsme en face des tyrannies ou des multitudes. D'une main je lançais un peuple, de l'autre main je découvrais ma poitrine et je réprimais une populace victorieuse et domptée, puis je retombais sans me plaindre dans l'humiliation de la misère ou dans le sang de mon échafaud; le plus grand des bonheurs n'est-ce pas l'échafaud pour l'innocent? Mon plus beau rêve fut toujours celui-là! Ce ne fut pas ma faute si je ne l'obtins pas en 1848. Vous avez lu peut-être, quelques années après 1830, et bien des années avant 1848, la prophétie bien imprévoyable alors de lady Stanhope, pendant une nuit d'entretien avec elle dans les solitaires roches de Djioû, où elle me dit: «Je ne sais pas au juste ce qui vous attend à votre retour en Europe, mais quelque chose de grand vous y attend; vous y retournerez, vous y jouerez un rôle élevé mais court, vous rendrez service à vos compatriotes et à l'Europe, puis vous reviendrez chercher un asile comme moi en Syrie, au pic du Liban ou du Taurus. Voilà ce que je vois comme je vous vois: mais derrière ce tronçon de votre existence, ne me demandez plus rien, je n'y vois plus!»
Ceci fut dit en 1832, et imprimé en 1833; dix-sept ans avant les événements de 1848.
Ces éventualités du destin étaient déjà loin dans mes songes. L'homme a des rapports plus multiples et plus lointains qu'il ne pense avec l'avenir. Les prophéties sont naturelles, plus que surnaturelles. Retirez-vous comme lady Stanhope, dans la solitude d'un monde désert, regardez le monde qui passe, et qu'un jeune homme vous apparaisse tout à coup dans une nuit de surprise et d'anxiété; causez une nuit entière avec lui, et vous verrez tout à coup le point de conjonction et la destinée de cet homme avec la destinée de son pays: sauf la date que Dieu s'est réservée, parce que les révolutions sont des horloges détraquées qui avancent ou qui retardent par une circonstance inappréciable à nos faibles intelligences. De même que, dans ce monde matinal, on voit de loin un objet qui s'avance, de même, dans le monde moral, on voit de loin celui qui doit les modifier. Ce n'est point prédire un événement qui n'est pas; c'est dire les rapports de l'homme existant avec l'événement qui n'est pas encore. Ce n'est pas prédiction, c'est prescience.
XII.
Peu de choses, dans le cours agité de ma vie, m'ont laissé pour un homme de plus attrayants souvenirs que ces conversations avec vous et notre époque, qu'on peut appeler notre âge d'innocence. Il y avait en vous tout ce qui séduit, tout ce qui attache, tout ce qui charme le plus; je ne sais quel demi-mystère qui laisse deviner ce qu'on n'a pas interrogé. Vous n'aviez fait encore que peu de poésies, mais ces poésies révélaient un homme entièrement nouveau. Je jouissais de vous en mon particulier comme d'une découverte. Les vers de Joseph Delorme étaient le présage de quelque chose d'inconnu. Je vous quittai avec douleur quand il me fallut aller rejoindre mon poste diplomatique hors de France; mais l'idée ne me vint jamais de chercher à vous engager dans cette même carrière positive ou dans une autre. J'aurais cru vous profaner en vous utilisant. Vous me paraissez de ces êtres qui vivent de parfums et non de pain. Je partis.
XIII.
C'est alors, je crois, que vous vous liâtes par l'admiration avec Victor Hugo, seule manière de se lier avec lui; votre liaison eut tous les caractères d'une passion; vous ne quittiez plus la maison; vous étiez comme ces jeunes Orientaux qui ont besoin de diviniser ce qu'ils admirent, et de pousser leur amour jusqu'à une servitude volontaire qui les identifie avec leur idole. Cela dura longtemps, je crois; mais j'en ignore les détails et la fin. Quand je rentrai en France, vous étiez redevenu vous-même. Il vous fallait un Dieu pour ami. Je pense, sans le savoir à fond, que Chateaubriand vieilli, dégoûté, malheureux, consolant et consolé auprès de madame Récamier, devint le vôtre. Cette illustration des grâces d'un siècle était devenue un digne débris de votre culte; c'est là du moins que je vous retrouvai, c'est-à-dire avec Ballanche, les deux Deschamps, Vigny, madame Émile de Girardin, Brifaut, chez madame Récamier, régnant par l'attrait universel sur l'universalité des talents. Je ne voyais pas M. de Chateaubriand, je n'avais fait que lui être présenté comme diplomate pendant qu'il gouvernait notre diplomatie. J'en avais été reçu assez froidement; je n'insistai pas. Je l'admirais comme écrivain d'imagination, comme homme je l'honorais moins. Nos deux ombres ne se mêlèrent pas sur la muraille du même salon. Quant à vous, jeune entre ces deux vieillards, serviteur empêché de ces deux faiblesses, vous me parûtes un jeune Grec dévoué par bon goût à la vieillesse et au génie, entre Platon vieilli et une belle ombre d'Athénienne, recueillant sur les lèvres d'un siècle mourant les traditions du passé et les secrets de l'avenir. Au milieu de cette cour un peu surannée, vous aviez le beau rôle, fidélité désintéressée au passé, affection compatissante au présent, foi muette dans un mystérieux inconnu qui s'approchait sans dire son nom. Je ne vous admirais pas moins là que dans nos premières années.