«Recevez mes biens vifs remercîments, mon cher Sainte-Beuve, pour toute la peine que vous a donnée le laborieux enfantement de mes deux volumes au jour. J'ai lu avec reconnaissance les deux articles du Globe. On m'a dit que le Constitutionnel même avait parlé assez favorablement. Le grand nombre de lettres particulières d'inconnus, que je reçois tous les jours, me font assez bien augurer pour l'avenir de cette publication...

«Je suis enfin au lieu du repos; les élections l'ont un moment troublé; mais elles sont partout comme ici, si prononcées dans un sens hostile qu'il n'y a plus rien à faire qu'à s'envelopper de son manteau et à attendre les événements. Lorsque, comme nous, on déplore les sottises des deux partis, on passe sa vie à gémir. Tout marche à un renversement de l'État, provisoirement tranquille, où nous étions depuis quelques années. Hâtez-vous de faire entendre votre voix poétique pendant qu'il y a encore au moins le silence de la terreur; bientôt peut-être on n'entendra plus que le cri des combattants. Les symptômes sont alarmants; vos paisibles amis de Paris, qui font de la politique avec leur encre et leur papier dans la liberté des théories, verront à quels éléments réels ils vont avoir affaire. La plume cédera au sabre. Soyez-en sûr...[23].

«Hier j'ai relu les Consolations pour me consoler de ce que j'entrevois; elles sont ravissantes. Je le dis et je le répète; c'est ce que je préfère dans la poésie française intime. Que de vérité, d'âme, d'onction et de poésie! J'en ai pleuré, moi qui oncques ne pleure.

«Soyez en repos contre vos détracteurs; je vous réponds de l'avenir avec une telle poésie: croissez seulement et multipliez.

«Adieu. Mille amitiés.

«A. de Lamartine.»

«Béranger, de son côté, avec une indulgence presque égale, mais aussi avec cette malice légère dont il savait assaisonner les éloges et en ne craignant pas de badiner et de sourire à de certains passages, m'écrivait:

«Mars 1830.

«Mon cher Delorme,

«Sachant que j'ai écrit à Hugo au sujet d'Hernani, peut-être, en recevant ma lettre, allez-vous croire que je veux me faire le thuriféraire de toute l'école romantique. Dieu m'en garde! et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remercîments pour les doux instants que votre nouveau volume m'a procurés. Il est tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s'est épuré d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je trouverais bien encore à guerroyer contre quelques mots, quelques phrases; mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vous-même, qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C'est ce que je vais faire, au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques.