Les deux premières journées de la lutte entre le peuple et les troupes étaient passées; le combat languissait. Farcy ne s'y était pas mêlé; il redoutait autant la défaite que la victoire, danger extrême des deux côtés. Il restait incertain et impassible à sa fenêtre. À la fin du troisième jour, vers le soir, il se fit un reproche à lui-même de sa longanimité. Quelle que soit l'issue, se dit-il, cela aura une issue bientôt. Si le peuple est vaincu, il n'est plus peuple, il est esclave, c'est un mal; si le peuple est vainqueur, les circonstances seront extrêmes, il sera entraîné à l'anarchie: à l'anarchie, il y a un remède; à la servitude, il n'y en a plus. Ainsi, à tout risque, combattons pour le parti qui peut encore, à la rigueur, sauver la France. Que mon coup de fusil soit du moins pour quelque chose dans les conséquences de cette guerre civile! Il sortit son fusil à la main; mais il tournait à peine l'angle de l'hôtel de Nantes, maison isolée et pyramidale qui existait seule sur le Carrousel, qu'un coup de feu de hasard vint l'atteindre en pleine poitrine; il tomba philosophe, on le releva héros.
Or voici ce que Farcy venait d'écrire à Sainte-Beuve, quelques semaines auparavant, sur les Consolations:
«Dans le premier ouvrage (dans Joseph Delorme), c'était une âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.
«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un pareil cœur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.
«Aujourd'hui (dans les Consolations) il sort de sa débauche et de son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu, d'où vient la paix et la joie.
«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa passion avec emportement et audace; plus tard peut-être... Aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.
«Mais son cœur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. L'étude, la méditation religieuse, l'amitié, l'occupent, si elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de sa vie habituelle.—Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakespeare, qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.
«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera avec plus de pudeur; il nous montrera les blessures de son âme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au poëte, qui doit toujours marcher simple et le front levé, à qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.
«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste; il chérit son étroit horizon, où il est à l'abri de ce qui le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. Mais, si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.
«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là dedans qu'est le poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité à l'élan vers Dieu.