Le premier livre de l'Histoire des animaux commence par une belle et savante anatomie de l'homme, destiné à servir de type à la construction des animaux inférieurs à l'homme. On voit que la science médicale moderne ne dépasse pas les éléments qu'Hippocrate avait laissés à ses descendants; c'est une folie d'imaginer que la science anatomique de l'homme ait attendu des milliers d'années pour éclairer la pratique des médecins; la vie a toujours cherché dans la mort son secret: le progrès n'est ni aussi lent ni aussi ignorant qu'on le dit.
X.
Nous ne donnons pour échantillon de son style que ces fragments sur les abeilles. Le miel du mont Hymette les rendait chères aux Athéniens:
«On distingue plusieurs espèces d'abeilles: la meilleure est petite, ronde et de plusieurs couleurs; la seconde est allongée et semblable au frelon; la troisième est l'abeille qu'on nomme voleuse: sa couleur est noire, son ventre large; la quatrième espèce est celle du bourdon: il est plus grand que les abeilles des trois premières espèces. Il n'a point d'aiguillon et il est paresseux. En conséquence de cette observation, quelques personnes entrelacent le bas de la ruche, de manière que les abeilles seules puissent y entrer, tandis que les bourdons sont arrêtés par leur grosseur. J'ai dit qu'il y avait deux sortes de rois. Dans chaque ruche il y a plusieurs rois et non un seul roi. La ruche périt si elle n'a pas des rois suffisants. Ce n'est pas tant parce que la ruche manque alors de chefs pour la gouverner que parce qu'ils contribuent, dit-on, à la reproduction des mouches. Si cependant il y a un grand nombre de rois, la division se met dans la ruche. Les abeilles multiplient peu quand le printemps est tardif et que la saison est sèche et aride: elles font plus de miel dans les temps secs, mais les essaims multiplient davantage dans les temps de pluie; et c'est là ce qui fait que les oliviers et les essaims produisent beaucoup dans les mêmes années.
«Les abeilles forment d'abord le gâteau de cire: ensuite elles y jettent la semence qui doit reproduire les essaims. Elles la jettent par la bouche, disent ceux qui prétendent qu'elles l'apportent de dehors dans leurs ruches. En troisième lieu, elles jettent également par la bouche le miel qui leur doit servir de nourriture, partie l'été, partie l'automne. Le miel d'automne est le meilleur. Les abeilles recueillent la cire sur les fleurs: elles tirent la propolis des fleurs des arbres. Pour le miel, il tombe de l'air, principalement dans le temps du lever des constellations, et lorsque l'arc en ciel s'étend sur la terre. Il n'y a jamais de miel nouveau avant le lever des Pléiades. L'abeille prépare donc la cire avec des fleurs comme je l'ai dit, mais une preuve qu'elle ne compose point le miel, et qu'elle recueille celui qui tombe, c'est que ceux qui ont des ruches les trouvent pleines de miel en un jour ou deux, et que d'ailleurs, quand on leur a ôté leur miel en automne, elles n'en font plus de nouveau quoiqu'il y ait encore des fleurs. Cependant, n'ayant plus de nourriture, puisqu'on leur a ôté leur miel, ou n'en ayant qu'une petite quantité, elles ne manqueraient pas de faire de nouveau miel si elles le composaient du suc des fleurs. Le miel prend de la consistance en se mûrissant, si l'on peut parler ainsi. Il est d'abord comme de l'eau, et il demeure liquide pendant quelques jours. Si on l'ôte alors de la ruche, il n'a point de consistance. Il faut ordinairement vingt jours pour l'épaissir. Le mérite du miel se reconnaît aisément au goût: car les différents miels ont plus ou moins de douceur, de même qu'ils ont plus ou moins de consistance. L'abeille fait sa récolte sur les fleurs qui sont en calice, et en général sur toutes celles qui ont un suc doux. Elle ne fait aucun tort au fruit. Un organe semblable à la langue lui sert à rassembler les sucs de ces fleurs et elle les emporte. On taille les ruches lorsque les figues sauvages commencent à être mûres. Les nouveaux essaims qui réussissent le mieux sont ceux qui viennent dans le temps où les abeilles travaillent le miel. Elles portent la cire et l'érithaque avec leurs cuisses: pour le miel, elles le jettent par la bouche dans les cellules. Lorsque les abeilles ont déposé la semence qui doit les reproduire, elles couvent comme les oiseaux.
«Le ver de l'abeille, étant encore petit, est d'abord couché en travers dans l'alvéole: après cela il se relève de lui-même et prend de la nourriture. Il est attaché à l'alvéole, de sorte qu'on croirait qu'il en fait partie. La semence qui sert à la reproduction, soit des abeilles, soit des bourdons, est également blanche. Il en naît de petits vers qui croissent et deviennent abeilles et bourdons: mais la semence d'où naissent les rois est roussâtre, elle a plus de consistance que le miel épaissi, et dès les premiers instants elle est d'un volume qui répond à celui du roi qu'elle produira. Le roi ne passe point par l'état de ver: il devient abeille tout d'abord. La semence étant déposée dans l'alvéole, l'abeille place du miel vis-à-vis. Les pieds et les ailes de l'embryon de l'abeille se produisent pendant qu'il est enfermé: lorsqu'il a acquis sa perfection, il rompt la membrane qui l'enfermait et s'envole. Tant que l'abeille est dans l'état de ver, elle rend des excréments, mais après cela elle n'en rend plus, à moins qu'elle ne soit pas encore sortie de son enveloppe, comme je l'ai déjà observé. Si l'on ôte la tête à un embryon d'abeille, avant qu'il ait acquis des ailes, les abeilles mangent le reste du corps, et si, après avoir ôté les ailes à un bourdon, on le jette dans la ruche, les abeilles mangent aussi les ailes des autres bourdons. Les abeilles vivent six ans; quelques-unes vont jusqu'à sept: on regarde comme heureux qu'une ruche dure neuf ou dix ans.
«Dans le nombre des quadrupèdes sauvages, la biche n'est pas un des moins remarquables par sa prudence: soit lorsqu'elle dépose ses petits auprès des chemins, parce que les hommes qui les fréquentent en écartent les animaux féroces, soit lorsqu'elle dévore les enveloppes de ses petits aussitôt après les avoir mis bas, qu'elle court au séséli, en mange, puis revient à eux. La biche mène ses faons dans les forêts pour les accoutumer à connaître les endroits où il faudra qu'ils se mettent en sûreté: c'est une roche escarpée qui n'a d'accès que d'un côté. La biche s'y arrête, et s'y met, dit-on, en défense.
«Le cerf devenu trop épais, ce qui lui arrive en automne où il engraisse beaucoup, ne se montre plus nulle part. Il change de retraite: on dirait qu'il sait qu'on le forcera plus facilement à cause de sa graisse. Les cerfs jettent leur bois dans des lieux où l'on ne pénètre pas aisément et qui sont difficiles à reconnaître. De là le proverbe: Où les cerfs ont jeté leur bois. Ils ne se laissent plus voir, comme n'étant plus en état de défense. On prétend qu'on n'a jamais trouvé la partie gauche du bois d'un cerf, et qu'il la cache comme ayant quelque vertu. Les cerfs d'un an n'ont pas encore de bois: ils en ont seulement une petite naissance qui en est comme la marque; ce bois naissant est court et velu. À leur seconde année, leur bois s'allonge droit comme un piquet; aussi leur donne-t-on alors le nom de piquets. La troisième année il a deux branches; la quatrième il est plus inégal, et il augmente de même chaque année jusqu'à ce que l'animal ait atteint six ans. Après cette époque, la tête du cerf se refait toujours la même, et on ne peut plus connaître son âge par son bois. Les vieux cerfs se reconnaissent à deux autres marques: ou ils n'ont plus de dents, ou elles sont petites, et la partie de leur bois qu'on appelle les défenses ne renaît plus. Ce sont ces cornichons qui viennent en devant du bois, et dont le cerf se sert pour se défendre: quand il est vieux il ne les a plus, son bois monte droit. Le bois du cerf tombe chaque année vers le mois d'avril. Le cerf qui ne l'a plus se cache, comme je l'ai dit, pendant le jour, et se retire dans les bois épais pour y être à l'abri des mouches. Il ne va au viandis que la nuit et dans des lieux couverts, jusqu'à ce qu'il ait refait sa tête. Le nouveau bois pousse d'abord comme enveloppé d'une peau: il est même couvert de poil. Quand il a pris sa croissance, le cerf l'expose au soleil afin de le mûrir et de le sécher, et, lorsqu'il ne ressent plus de douleur en frottant son bois contre les arbres, il quitte les lieux où il s'était retiré; il est rassuré, parce qu'il a des armes pour se défendre. On a pris un cerf dont le bois était chargé de lierre vert qui y était attaché; il fallait qu'il y fût venu comme sur un arbre vert, tandis que le bois était tendre.
«Un cerf qui se sent mordu par une phalange ou par quelque autre insecte semblable, ramasse des cancres et les mange. Un breuvage fait avec des cancres pourrait être bon pour les hommes en pareil cas, mais il est de mauvais goût.
«Les biches mangent les enveloppes de leurs petits aussitôt qu'elles ont mis bas: elles ne les laissent pas même tomber à terre, de sorte qu'il n'est pas possible de s'en saisir: vraisemblablement elles contiennent quelque vertu.