«Les chasseurs prennent les biches en chantant ou en jouant de la flûte; elles se laissent charmer par le plaisir de les entendre. Deux personnes vont ensemble: l'une se montre et chante ou joue de la flûte; l'autre se tient en arrière et tire la flèche au signal que le premier lui donne. Tant que la biche tient les oreilles droites, elle entend le moindre bruit, et il est difficile de n'être pas découvert; quand elle les a baissées, on la tire sans qu'elle s'en aperçoive.»
Telle est l'Histoire des animaux par Aristote: c'est le chef-d'œuvre du laconisme pittoresque. Tout y est, et tout est intéressant. Pline lui-même est inférieur. C'est le catéchisme de la nature. On n'y regrette que deux choses: la première, c'est qu'elle ait été tronquée par le temps; la seconde, c'est qu'un écrivain aussi consommé n'ait pas suffisamment insisté dans sa description des animaux sur la partie intellectuelle de leurs mœurs. Cette partie jusqu'ici négligée manque à Aristote comme à Buffon. Ils n'ont peint que le corps, ils ont déchiré une des plus belles pages de l'œuvre de Dieu dans sa nature animée; ils ont ainsi privé le Créateur d'une partie de sa gloire.
XI.
Si nous avions le talent, l'âge, le loisir et un pourvoyeur comme Alexandre, mettant des milliers d'hommes à notre disposition pour étudier partout les formes et les mœurs de tous les animaux dans l'univers connu, nous oserions entreprendre cette œuvre et chanter ainsi le cantique plus complet de la création, le spiritualisme de l'histoire naturelle.
Depuis l'ami de l'homme, le chien, avec lequel nous avons passé une partie essentielle de l'espace de temps qui nous a été assigné dans la vie, et dont aucune pensée ne nous est mystère, jusqu'au chat mélancolique qui s'attache à la femme et qui meurt quand elle meurt, jusqu'à la cigogne dont le père, la mère et les petits semblent descendre du ciel pour nous donner l'idée et le modèle des trois amours de la vie de famille, jusqu'à l'innocente brebis, ce champ ambulant et fertile qui nous livre avec son lait la tiède toison qui nous abrite l'hiver, jusqu'à l'éléphant, militaire et politique, qui combat pour nous et qui se soumet aux lois volontaires de la discipline pour honorer les rois ou les chefs armés des nations, nous aurions passé en revue ce monde animé et inférieur créé pour nous aimer et nous aider; nous aurions cherché et trouvé dans leurs instincts les plus secrets les mystères de leurs mœurs, et, disons le mot, de leurs vertus. Combien de fois ne les avons-nous pas vus délibérer entre leur penchant naturel et leur devoir pour s'attacher à leur devoir, en surmontant péniblement leur penchant! N'est-ce pas là la vertu dans sa force et, par conséquent, dans son mérite? Pouvons-nous douter, quand le chien de l'infirme, du blessé, du noyé, du misérable, meurt volontairement pour son maître, qu'un pressentiment ne lui donne la foi dans la récompense que la nature prépare à son dévouement? La nature est pleine de ces dévouements qui seraient des sarcasmes du destin s'ils n'étaient des augures d'un autre monde. Quant à moi, je n'ai jamais foulé d'un pied indifférent le moindre insecte visible, sans croire que la vie que je sauvais ainsi emporterait ma mémoire dans l'éternité, et que je me préparais des amis dans l'inconnu. Je n'ai jamais feuilleté sans mépris et sans regret les écrivains qui, en décrivant les corps, ne voient dans la machine animale que le mécanisme, et proclament l'athéisme, non de Dieu, mais des sentiments et des idées; j'ai toujours fait des vœux ardents pour que la Providence fit naître enfin un génie contemplateur, un prophète du monde animé qui nous révélât l'harmonie divine dans l'âme comme dans les organes des animaux. Ce jour viendra et glorifiera le Créateur. Les besoins de l'humanité sont des prophéties, peut-être cet homme est-il né.
Aristote était digne de l'être, s'il eût été aussi philosophe que médecin. Mais il n'avait que la justesse de l'esprit, il n'en avait pas assez l'étendue ni surtout l'élévation.
Voilà toute l'œuvre de lui que nous a léguée le temps et que M. Barthélemy Saint-Hilaire nous a si magnifiquement traduite et commentée. Faut-il dire toute ma pensée? J'ai été plus ravi encore de l'œuvre de Barthélemy Saint-Hilaire que de celle d'Aristote. Il est plus beau en résumant Socrate qu'en résumant Aristote. On sent qu'il regrette à chaque instant le spiritualisme du Phédon dans le sensualisme de l'Histoire des animaux, dans la Morale, dans la Physique, dans la Politique, dans le Traité sur l'Âme, qui ne sont que des préfaces aux considérations surhumaines du platonisme. Aristote, en effet, est un esprit juste (mérite immense); mais ce n'est pas un esprit haut. L'élévation fait partie de l'étendue dans le cube de nos facultés. Aspirer à monter toujours plus haut, et enfin jusqu'à Dieu, c'est la loi la plus pieuse de notre nature. Aristote n'y monte pas assez; c'est sa faiblesse. C'est l'aigle des régions moyennes, mais ce n'est point l'aigle de Pathmos. On voit que son traducteur, qui aimerait à le suivre au septième ciel, souffre, tout en l'excusant, de cette philosophie un peu trop terrestre. Lisez ces regrets.
«La loi qui parle dans la conscience de l'homme et à sa raison, voilà le principe supérieur et surhumain; la volonté libre qui observe ou qui viole cette loi, voilà le principe humain et subordonné. À eux deux, ils sont la source et la clé de toute la morale. L'homme porte donc en lui une législation, et en quelque sorte un tribunal, qui l'absout ou le condamne selon les cas, et qui a pour sanction, ou la satisfaction délicate d'avoir bien fait, ou le regret et le remords d'avoir fait mal. L'homme se sent le sujet d'une puissance qui est au-dessus de lui, bienfaisante et douce s'il l'écoute, implacable s'il lui résiste, et, quand la justice l'exige, anticipant le châtiment du dehors par ses tortures invisibles, dont le coupable a le douloureux secret, même quand il échappe à la vindicte sociale.
«Ces deux grands faits de la loi morale et de la liberté sont au-dessus de toute contestation possible. Qui les nie, abdique son titre d'homme, et se ravale, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, au-dessous même de la brute; plus intelligent qu'elle sans doute, mais dépravé, tandis que la brute ne l'est pas.
«Les conséquences ne sont point ici moins claires ni moins admirables que les principes. L'homme, en acceptant de sa libre volonté le joug de la loi, s'ennoblit loin de s'abaisser. Par sa soumission volontaire, il s'associe de son plein gré à quelque chose de plus grand que lui; il se sent rattaché à un ordre de choses qui le dépasse et qui le fortifie. Loin de perdre à l'obéissance, il y gagne une grandeur et une dignité que sans elle il n'a pas. Le monde moral où il entre par cette dépendance éclairée de sa liberté, est le vrai monde où son âme doit vivre, tandis que son corps vit dans un monde tout différent, où la liberté n'a presque plus rien à faire. C'est une sphère de pureté et de paix, où il n'y a de souillures et de tempêtes que celles qu'il veut bien y laisser pénétrer. Le calme et la lumière n'y dépendent que de lui seul; et, quand il sait le vouloir, il peut établir dans ce ciel intérieur une inaltérable sérénité. Sa raison de plus en plus soumise devient de plus en plus forte, et le terrain sur lequel elle s'appuie, de plus en plus inébranlable et fécond. Les convictions de la conscience s'affermissent à mesure qu'elles s'exercent; et, dans cet échange d'obéissance consentie d'une part, et de force communiquée de l'autre, l'homme prend à ses propres yeux une valeur qu'il ne se connaissait pas, et que son humilité la plus sincère peut accepter, parce qu'il en place l'origine au-dessus de lui. C'est là qu'il puise ce sentiment étrange et noble qui se nomme le respect de soi, gage assuré du respect que lui devront et que lui donneront ses semblables et qu'il leur rendra.