Dès son enfance il était remarquablement beau; non de cette beauté ostentative qui s'étale et qui s'affiche sur la physionomie, mais de cette beauté modeste, pleine de pensée et voilée de réticences, qui s'insinue dans l'âme par le regard. Sa taille, naturellement élevée, mais légèrement inclinée par la modestie, cette convenance de son âge, était mince et élégante; ses yeux sincères, son front délicat, sa bouche accentuée d'une grâce sévère. Il était impossible de le voir sans attrait; le son de sa voix avait toute la délicatesse de son âme; il n'y avait jamais eu ni un geste faux dans sa main féminine, ni un ton affecté dans sa voix. Tout était naturel dans cette franche nature. Sa démarche lente et rhythmique, sans bruit comme sans précipitation, résumait son corps merveilleusement cadencé. Sa physionomie convaincue portait la conviction où portait son regard. Il n'avait aucune coquetterie où Fénelon en laissait trop percer; son désir de plaire ne s'affectait pas, il plaisait en se montrant; c'était un être persuasif, politique sans le savoir, diplomate sans le vouloir; il parlait peu et à demi-voix; ce n'était pas sa voix, c'était sa personne qui était éloquente. Tel était tout jeune le cardinal Consalvi. Il avait des envieux, mais point d'ennemis.

On peut dire qu'il était resté jeune jusqu'à soixante-sept ans, âge où un chagrin de son cœur fut plus fort que la fermeté de son esprit, et où la mort de son ami le tua. Je l'ai connu peu d'années avant sa fin; le portrait que je fais de ses années pleines et mûres serait certainement le portrait vivant de ses premières. Je crois le voir encore et je crois le revoir à vingt ans. L'âge des sens change avec les années, l'âge de la physionomie ne change pas; c'est l'âge de l'âme. Quand je le connus, il touchait à la vieillesse; mais cette vieillesse avait toute la grâce même de la jeunesse, la douceur, la sérénité, l'accueil souriant des belles années. Le pressentiment du repos définitif se faisait place à travers les dernières fatigues du jour; il jouissait à moitié de l'apaisement que sa politique, si conforme au génie de son maître, avait assuré à l'Europe.

XIII

Sa vie était celle d'un sage qui a semé dans les agitations et qui a récolté ce qu'il a semé, la paix. Je ne sais pas s'il était dévot, mais il était honnête homme. La tolérance la plus large était plus que sa loi, c'était son instinct, son caractère. Les longs rapports qu'il avait eus dès sa jeunesse avec les hommes d'État de tous les gouvernements, à commencer par le prince régent, avec Canning, Stuart, Castelreagh, en Angleterre; Talleyrand, Fouché, Napoléon, en France; Gentz, Hiebluer, dans le Nord; l'empereur Alexandre, de Maistre, en Russie; Capo d'Istria, en Grèce; Cimarosa, à Naples, le grand musicien, ami et successeur de Mozart, prédécesseur de Rossini; Pozzo di Borgo, Decazes, sous la restauration; Matthieu de Montmorency, le duc de Laval, Chateaubriand, Marcellus, dans l'ambassade de France à Rome; Metternich et son école, en Autriche; Hardenberg, en Prusse: lui avaient enseigné que le vrai christianisme se compose, sans acception, de ces idées générales qui, sans se formaliser pour ou contre tel ou tel dogme, généralisent le bien, la civilisation, la paix sous un nom commun, et font marcher le monde pacifié non dans l'étroit sentier des sectes, mais dans la large et libre voie du progrès incontesté sous toutes ces dénominations. Le plus chrétien de ces gouvernements, à ses yeux, était le plus honnête. Il n'en haïssait aucun, il les aimait tous. Le Pape pour lui était le père commun de la civilisation chrétienne. Il n'excluait pas même les gouvernements de l'Inde, de la Perse, de la Turquie, de la Chine, de ces égards et de ces assistances politiques. Partout où ces gouvernements lui montraient une vertu, il disait et il faisait dire au Pape: «C'est une partie de mon Église, et c'est ainsi que je la reçois et que je la conserve universelle.» Aussi ne peut-on, malgré tous les efforts contraires, montrer sous Pie VII la semence d'un schisme qui ait fructifié dans le monde. Les schismes sont étroits; la tolérance, mère de la bienveillance, les tue en les laissant respirer en liberté. Cet embrassement universel du cœur était toute sa politique. Elle avait résisté dans le Pape et dans lui à toutes les iniquités et à toutes les persécutions; elle avait triomphé par toute la terre, et le calme des consciences était son fruit. Quel est le souverain, quel est le grand ministre en Europe qui eût pu dire: «Je ne suis pas de la religion de Pie VII et de Consalvi?» L'amitié était sa nature, l'amitié était sa doctrine, l'amitié était l'unique charme de sa vie.

XIV

On ne peut douter qu'il n'eût tous les jours de rudes assauts à soutenir contre les partis, les ordres ecclésiastiques et les hommes du parti de la haine. Il y a et il y a eu en tout temps des esprits contentieux, ambitieux, impolitiques, mal nés, et qui ne connaissent les doctrines auxquelles ils se prétendent attachés, que par la haine que les partis contraires leur inspirent. Ce ne sont ni les hommes de la religion, ni les hommes de la liberté: ce sont les hommes de la personnalité jalouse; l'amour même n'est chez eux qu'une réaction. Si vous vous refusez à vous laisser persécuter, vous êtes des factieux; si vous ne haïssez pas ce qu'ils haïssent, vous êtes des impies. Ils ne sentent le feu sacré des religions qu'à la chaleur des bûchers qu'elles allument. Il y avait beaucoup de ces hommes en ce temps-là à Rome; résumés dans ce qu'on appelait le parti de la congrégation jésuitique, à tort ou à raison, et résumés plus éloquemment alors par quelques faux prophètes, tels que Lamennais, dans son Essai sur l'indifférence religieuse, dans le comte de Maistre, plus sincère, mais plus fanatique, et par quelques-uns de leurs disciples, brûlant de se donner la grâce du bourreau, à la suite de ces forcenés de doctrines. Ils n'aimaient ni le pape Pie VII, ni son ministre; il fallait leur complaire et les réprimer. L'œuvre était délicate et difficile, car ces hommes se faisaient soutenir par leur gouvernement. Ce fut l'œuvre du cardinal Consalvi; il fit aimer le gouvernement de Pie VII, sans jamais l'induire envers aucune puissance dans la moindre aigreur ou dans la moindre animadversion contre lui.

XV

Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre; il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples: Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son cœur. Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle impression qu'elle s'immobilisa dans son cœur. La musique est la plus immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints. Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel compositeur ne firent plus qu'un cœur; il s'attacha à la femme et à la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son ami.

On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois. Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi.

XVI