Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos jardins botaniques et nos collections historiques.»

Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et, comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre, d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire et d'une vigoureuse végétation.

Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe, et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il n'avait trouvé que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre à melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en liberté.

Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il voulait réaliser.

Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les chapelles répandues çà et là, au milieu des orangers, des myrtes et des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de mousses, et, tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au milieu des impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en sortant de là une belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se dirige vers les hauteurs du volcan.

Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des géologues, cette île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine volcanique et formée à différentes époques.

Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là-haut à d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas.

En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les deux hémisphères. Mais cette différence dans les plantes et les animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus de la surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre encore ses recherches sur le développement géographique des plantes et des animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par les hauteurs sur cette progression du développement des plantes.

Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama, arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic, lui souhaitèrent la bienvenue.

On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il le fit avec grand succès, car il rassembla dans cette occasion de nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu'il devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperçurent que leur navire, le Pizarro, était sous voiles, et cela les inquiéta fort, parce qu'ils craignaient que le bâtiment ne partît sans eux. Ils quittèrent en toute hâte les montagnes, cherchant à gagner leur navire qui louvoyait en les attendant.