Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous, hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se succèdent avec une incessante activité; il est régi par une force qui organise et moule la matière informe, qui enchaîne la planète à son soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est obligé d'appeler grand; enfin qui substitue incessamment les nouvelles formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute sa vie scientifique à y répondre.—Que signifie un jour de la création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles? La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À ces questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux.

Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses qui lui firent comprendre la puissance de cet élément qui mit jadis le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui, faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe, ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères, sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit comprendre.

VI

Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les flots dans la direction de l'Amérique centrale.

Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan; partout où l'œil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays, on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à l'horizon.

Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur cœur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur, ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon—où devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!... Involontairement nos voyageurs se sentirent le cœur attristé de ces pensées.

Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. L'émotion qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte. Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire; il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du Dante[1].»—Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt ressentit à la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan on salue une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même étoile que les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route?

Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord. Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à de pénibles réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre sévissait à fond de cale); son œil était fixé sur une montagne ou sur une côte que la lune éclairait par intervalle, en traversant d'épais nuages. La mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme de Humboldt était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune homme, peu de jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir, pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à la mer, dès le lever du soleil.

C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de jeunesse, qu'il avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidèle de la nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscité dans la vie de Humboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre des occasions plus favorables, voulut mettre à profit pour lui la maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de voyage une diversion fertile en résultats. Les passagers que le fléau n'avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la résolution de s'arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable, pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur Cumana, port situé sur la côte au nord-ouest de Venezuela, et d'y déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d'abord les côtes de Venezuela et de Paria, qui étaient peu connues, et à ne gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis il avait admirés dans les serres chaudes de Vienne et de Schœnbrunn, il les trouvait là, luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol qui les avait vus naître. Avec quelle indicible volupté il pénétra dans l'intérieur de ce pays qui était encore un mystère pour les sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent à Cumana, laissèrent le navire qui jusqu'alors les avait portés continuer sa route, et c'est ainsi que l'épidémie survenue sur le bâtiment fut la cause des grandes découvertes de Humboldt dans ces régions de l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio Negro.

Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons.