«Un troisième signe de forme inquiétante fut le grand épuisement et le caractère de la maladie que de petits refroidissements produisaient en lui. Déjà, au commencement de l'hiver de 1858, ses amis s'étaient inquiétés de le voir alité pendant un accès de grippe, et plus tard, lorsqu'il se releva et renoua ses pleines relations avec le monde, il nous écrivit, le 8 décembre 1858: «Je suis toujours très-désagréablement grippé.» Et quand il se plaignait, il devait se sentir plus faible qu'il ne le paraissait aux autres.»

II

«Nous apprîmes tout à coup, avec frayeur, au commencement de mai 1859, que Humboldt, sortant à la fin d'avril d'une réunion pour revenir à la maison de Mendelssohn, avait éprouvé un refroidissement qui le tenait au lit. Hélas! le bulletin publié, le 2 mai, par les deux médecins Romberg et Traube faisait prévoir une issue funeste. Il y avait douze jours qu'il gardait le lit, avant la publication de ces bulletins médicaux; ses forces physiques avaient visiblement décliné, mais sa vigueur d'esprit avait toute sa puissance, quoique la voix fût un peu plus fatiguée. Le 1er mai au soir, d'après le bulletin des médecins, la fièvre s'était un peu calmée, le catarrhe avait diminué, mais l'état d'affaissement des forces était toujours alarmant. Pendant que son esprit était maître de lui-même et qu'il reconnaissait son entourage, la somnolence se joignit à l'abattement des forces, la respiration devint courte et irrégulière; les médecins constatèrent dans leur bulletin une faiblesse croissante. Jusque vers la dernière heure, son intelligence resta nette, ses dernières pensées se reportèrent avec lucidité vers ce roi éloigné de lui, ce roi malade aussi et qui l'avait tant aimé. Il répondit encore clairement aux questions faites à voix basse par les membres de la famille réunis avec sollicitude autour de son lit, et surtout de sa chère nièce l'épouse du ministre de Bülow et de son neveu le général de Hedemann, enfin de son fidèle serviteur Seiffert... Alors il se tut et ferma les yeux, sans souffrance, le 6 mai, à deux heures et demie de l'après-midi, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, sept mois et quelques jours.»

III

«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait ni fortune, ni disposition testamentaire.

«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux et aux recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt; non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès de son intelligence.

«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le cortége funèbre se réunit devant la maison no 67 et dans l'intérieur. Au milieu du laboratoire de ses pensées et de ses écrits, dans ce cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout connaître, se trouvait une simple bière renfermant la dépouille mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt ouvrit, dans leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science.

«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre, trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim, le comte de Dœnnhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés d'un quatrième qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des autres ordres nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi conduisaient les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient cinq laquais de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la société des étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chêne était orné de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de l'ordre, général feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de Radziwil, le général comte de Grœben. Venaient avec eux les ministres d'État en grand uniforme, l'état-major général, les fonctionnaires de la cour, les conseillers privés, bien des étrangers de distinction, entre autres, l'ambassadeur de Turquie; après eux suivaient les membres des deux assemblées des États, les hauts fonctionnaires publics, les officiers de l'état-major, les membres de l'Académie des sciences dont Humboldt était le doyen, les professeurs de l'Université conduits par le recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de l'Académie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des écoles de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers honneurs au citoyen adoptif de la ville.

«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête, les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux, puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini.

«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, sous le portail, la tête découverte, le prince régent, les princes Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel, où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres, et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt. Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre chœur de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle.