Il nous faut la logique des mondes.
Voyons.
X
Quant à moi,—si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence;
Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle création, je commencerais par une humble invocation à genoux à l'auteur caché de ce Cosmos à travers lequel il me permet, sinon de l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d'été, soit sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux extrémités de l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, soit sur un rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je laisserais sa grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, m'échauffer, m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres du prophète, et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, de ses nébuleuses et de ses comètes:
«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou petits les uns vis-à-vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont tous également grands,—depuis le soleil qui arpente d'un pas l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont l'univers est composé, qu'on ne distingue qu'au télescope, et dont les corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre commun ne formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions de leurs cadavres en poussière!
«Je me sens saisi devant tes œuvres, non-seulement de ce tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la grandeur de l'Être inconnu,—avant de la décrire pour lui et pour les autres.
«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres; mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!»
XI
Enfin, cet être infini et mystérieux dans ses desseins me prête de siècle en siècle des lueurs pour m'approcher de lui par des spectacles rapprochés et plus sublimes; je finis non par comprendre, car l'étincelle ne peut comprendre l'étoile, mais par conjecturer je ne sais quoi d'immense, de parfait, d'accompli, qui me contient moi et les univers, et qui, sous le nom de divinité ou de Providence, m'a donné, tout insecte invisible que je suis, la même place, le même rang, la même part d'importance, d'attention et d'amour qu'à ses soleils.