«Vrai pour les bords du fleuve, ce tableau ne l'est plus pour les grandes régions de la forêt vierge que la géographie mesure et qui s'étendent sans interruption à des centaines de milles dans tous les sens. Le pays se relève et s'accidente; les plantes aquatiques aux longues et larges feuilles disparaissent; il y a moins de taillis et les arbres sont moins rapprochés. Généralement ces arbres sont moins remarquables par l'épaisseur du tronc que par la grande et uniforme hauteur à laquelle ils s'élancent avant d'avoir une seule branche. On rencontre çà et là un véritable géant. Il ne peut pousser dans un espace donné qu'un seul de ces arbres monstrueux, qui accapare le domaine, et aux abords duquel on n'aperçoit que des individus d'une dimension beaucoup plus modeste. Le fût a pour l'ordinaire de vingt à vingt-cinq pieds de circonférence. Von Martius assure en avoir mesuré, dans le district de Para, qui avaient de cinquante à soixante pieds au bas du fût. Ces énormes colonnes végétales n'ont pas moins de cent pieds de hauteur du sol à la branche la plus basse. On peut estimer la hauteur totale, stipe et cime, à cent quatre-vingts ou deux cents pieds, et chacun de ces géants élève sa tiare de feuillage au-dessus des autres arbres de la forêt, comme une cathédrale fait de son dôme au-dessus des maisons de la ville. Les gallinacés perchés dans les couronnes, sont parfaitement à l'abri des atteintes d'un fusil de chasse.

«Ce qui achève de donner à ces arbres un aspect original, ce sont des projections en forme de contre-forts qui croissent tout autour du bas du stipe. Les vides compris entre les contre-forts, qui sont généralement des cloisons ligneuses, forment des chambres spacieuses que l'on peut comparer aux stalles d'une écurie; quelques-unes sont assez grandes pour contenir une demi-douzaine de personnes. L'utilité de cette disposition saute aussi vite aux yeux que celle des arcs-boutants de maçonnerie destinés à soutenir une haute muraille. Elle n'est point particulière à telle ou telle espèce, mais commune à la plupart des grands troncs. On se rend fort bien compte de la nature de ces soutiens et de leur façon de croître, quand on examine une série de jeunes sujets d'âges différents. On voit alors que ce sont les racines qui sont sorties de terre sur tout le périmètre de la base et qui ont monté peu à peu, à mesure que la hauteur croissante de l'arbre exigeait un point d'appui plus solide. Elles sont visiblement destinées à soutenir la masse du tronc et de la couronne dans ces bois enchevêtrés, et elles affectent une forme pivotante, parce qu'il leur serait difficile de s'étendre dans un plan horizontal, à cause de la multitude de plantes qui leur disputent le sol.

«Beaucoup de lianes ligneuses qui pendent aux arbres ne sont point des tiges grimpantes. Ce sont les racines aériennes des épiphytes (aroïdées), qui vivent sur les cimes, en plein air, qui se passent fort bien d'emprunter leur nourriture à la terre et sont comme une seconde forêt par-dessus la première, qui s'attachent à demeure aux plus fortes et aux plus hautes mères branches, et retombent droit comme un fil à sonde, tantôt isolément, tantôt en paquets, s'arrêtant ici à moitié chemin du sol, finissant ailleurs par y toucher et par y enfoncer leurs radicules.»

XXII

«Le taillis de la forêt vierge change d'un endroit à l'autre. Ici il se compose surtout de jeunes individus de la même espèce que les grands arbres; plus loin, de diverses sortes de palmiers, dont les uns s'élèvent à vingt ou trente pieds, dont les autres, grêles et délicats, ont une tige épaisse comme le doigt; plus loin encore, d'une variété infinie de buissons et de lianes qui se mêlent et se disputent l'espace.

«Les fougères arborescentes appartiennent aux collines de l'Amazone supérieure. Les fleurs sont en petit nombre. Les orchidées sont très-rares dans les fourrés des basses terres. Il y a bien des arbustes et des arbres fleuris, mais ils échappent à la vue. Par une conséquence naturelle, les insectes qui vivent sur les fleurs sont tout aussi rares. L'abeille forestière (genre mélipone et genre euglosse) est presque partout réduite à tirer sa nourriture de la séve sucrée que distillent les arbres ou des excréments que les oiseaux déposent sur les feuilles.»

Lamartine.

(La suite au prochain entretien.)

CXVe ENTRETIEN.

LA SCIENCE OU LE COSMOS,
PAR M. DE HUMBOLDT.
(QUATRIÈME PARTIE.)