I
«Les phénomènes de l'année et de ses subdivisions constituent dans la forêt vierge autant de cycles dignes de notre attention. Comme dans toutes les régions intertropicales, il n'y a guère qu'une seule et même saison durant le cours entier de l'année, et on n'y observe ni hiver ni été; on y voit les phénomènes de la vie animale et végétale se reproduire régulièrement, à peu près vers la même époque, ou pour toutes les espèces, ou pour tous les individus d'une espèce donnée, comme il arrive dans les zones tempérées. La saison sèche elle-même n'amène point de chaleurs excessives. La floraison des plantes et la chute des feuilles, la mue, l'accouplement et la génération des oiseaux ne sont point assujettis tour à tour à une sorte de succession collective. En Europe, l'aspect d'un paysage boisé varie de l'une à l'autre des quatre saisons. Dans les forêts de l'équateur, la scène est la même, ou peu s'en faut, tous les jours de l'année, ce qui rend d'autant plus intéressante l'étude du cycle quotidien: chaque jour voit apparaître des bourgeons, des fleurs et des fruits ou tomber des feuilles dans une espèce ou dans l'autre. L'activité des oiseaux et des insectes ne souffre point de relâche; chaque famille a ses heures. Pour ne citer qu'un exemple, les guêpes ne périssent point annuellement en ne laissant dans les nids que les reines, comme dans les climats froids; mais les générations et les essaims se suivent sans interruption. On ne peut jamais dire que ce soit le règne du printemps, ou de l'été, ou de l'automne: chaque journée est un abrégé des trois saisons. La durée de la nuit est constamment égale à celle du jour, les variations quotidiennes de l'atmosphère se compensent et se neutralisent avant le retour du lendemain, le soleil n'est jamais oblique et la température journalière est la même, à deux ou trois degrés près, tout le long de l'année. Toutes ces circonstances impriment à la marche de la nature un équilibre parfait et un caractère de majestueuse simplicité.»
II
«Au point du jour, le ciel est le plus souvent sans nuages. Le thermomètre oscille entre 22 et 23 degrés centigrades, ce qui n'est point une chaleur accablante. La rosée abondante ou la pluie de la nuit dernière se dissipe bien vite aux rayons ardents d'un soleil qui se lève en plein orient et monte rapidement au zénith. La nature entière se réveille; de nouvelles feuilles, de nouvelles fleurs poussent à vue d'œil. Où on n'apercevait la veille qu'une masse informe de verdure, on découvre le lendemain un arbre en fleur, une cime, un dôme paré de vives couleurs et créé, pour ainsi dire, par la baguette d'un magicien. Tous les oiseaux renaissent à la vie et à l'activité. On distingue entre tous le cri aigu du toucan. De petites bandes de perroquets prennent l'essor. Ils se détachent nettement sur l'azur du ciel et vont par couples, qui babillent et se suivent à des intervalles réguliers. À la hauteur où ils se tiennent, on ne distingue pas l'éclat de leur plumage. Les seuls insectes qui se montrent en grand nombre sont les fourmis, les termites, des guêpes qui vivent en société, et des libellules dans les clairières.
«La chaleur augmente avec rapidité jusque vers deux heures après midi. À cette heure, où la moyenne thermométrique est comprise entre 33 et 34 degrés centigrades, la voix des mammifères et des oiseaux se tait. Seule la cigale, cachée dans les arbres, fait entendre par intervalles son aigre fausset. Les feuilles, si humides et si fraîches à l'aube, deviennent flasques et pendantes; les fleurs perdent leurs pétales. Les Indiens et les mulâtres, qui habitent des huttes ouvertes à tous les vents avec un toit de feuilles de palmier, sommeillent dans leurs hamacs, ou se tiennent du moins assis à l'ombre sur des nattes, trop affaissés même pour causer. En juin et juillet, on a presque tous les jours, et d'habitude dans l'après-midi, une forte averse, qui est la bienvenue à cause de la fraîcheur qu'elle amène. L'approche des nuages pluvieux est intéressante à observer. La brise de mer, qui s'est levée vers dix heures et qui a fraîchi à mesure que le soleil devenait plus fort, tombe et meurt. La chaleur et la tension électrique de l'atmosphère deviennent presque insupportables. Une langueur qui dégénère en véritable malaise accable tous les êtres vivants, jusqu'aux hôtes de la forêt, comme l'atteste la lenteur de leurs mouvements. Des nuages blancs apparaissent du côté de l'orient, et se rassemblent par masses dont le bord inférieur est une frange noire grossissante. Tout à coup l'horizon entier se couvre de ténèbres qui montent et finissent par obscurcir le soleil. Un violent coup de vent ébranle alors la forêt et courbe la cime des arbres; puis vient un éclair éblouissant, un coup de tonnerre et une pluie diluvienne. Ces orages ne durent point; ils laissent dans le ciel, jusqu'à la nuit, des nuages immobiles d'un bleu noir. La nature entière est rafraîchie, mais on voit sous les arbres des monceaux de pétales et de feuilles. Vers le soir la vie reprend: les chants, les cris, mille bruits retentissent de plus belle dans les fourrés et les arbres. Le lendemain matin, le soleil se lève dans un ciel sans nuages, et voilà le cycle complété: le printemps, l'été et l'automne se sont confondus dans une seule journée tropicale. Ces journées se ressemblent, avec du plus ou du moins, d'un bout à l'autre de l'année. Il y a une légère différence entre la saison sèche et la saison humide; mais en général la saison sèche, qui dure de juillet en décembre, est entremêlée d'averses, et la saison humide, qui dure de janvier à juin, de jours de soleil.»
III
«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M. Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le cœur: c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà inhospitalière, le paraît dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, à midi même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre compte, et qui laissent les indigènes aussi embarrassés que M. Bates. C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perçant qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se répètent, et le retour du silence ajoute à l'impression pénible qu'ils ont faite sur l'âme.
«Au compte des indigènes, c'est toujours le curupira, l'homme sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils varient suivant les localités. Ici la description qu'on en donne est celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. «J'ai eu à mon service, dit M. Bakes, un jeune mameluco ou métis qui avait la tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner. Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une branche au-dessus de notre sentier.»
«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée de la végétation. En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une variété incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubérance qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé par la vue des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est amplement dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver.
«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se retrouve dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même degré de perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet et un signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques, leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire des idées plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des êtres qui peuplent la terre avec nous?»