IV

«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes, comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des mêmes phénomènes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages silencieux troublés par des bruits mystérieux et inexplicables; enfin, source inépuisable d'intérêt, qui provient de la beauté et de la variété, de la richesse, de l'exubérance et de l'intensité de la vie chez tous les êtres organiques.

«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les premières impressions[2]

V

Voilà une œuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de l'éternel créateur!

Voilà la vie.

Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime, et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui se parlent, mais qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme.

L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme.

C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles qui entrent une à une dans le cantique du Cosmos, dans l'hosanna de la création.

VI