En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles, éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur.
Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manœuvre et à l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement nécessaire de la route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. Dans les profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ quelques centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants innocents au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants. Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent, pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie future, dans le hasard des unions que la destinée leur prépare sous d'autres cieux.
VII
La journée, longue pour tous ces passagers, touche à son déclin. Le calme complet des airs laisse le navigateur indécis mesurer de combien de vagues il a avancé dans sa route vers un rivage toujours invisible. La cloche sonne, le prêtre s'agenouille, le matelot se découvre, toutes les figures se rassérènent, toutes les conversations se taisent: c'est à l'invisible Infini qu'on va parler. La prière murmurée à demi-voix par le ministre du Tout-Puissant retentit sourdement sur toutes les lèvres qui la répètent, et emporte à Dieu les louanges, les actions de grâce et les vœux secrets de tout ce monde flottant. Le silence respectueux se prolonge après la dernière invocation, et chacun, pour dormir ou pour veiller à son poste, va reposer ou surveiller la nuit.
VIII
La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent dans les airs la force échappée de leurs plis, les mâts surchargés qui se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les bastingages, le pas précipité des matelots courant où le signal les appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer ces débris pour que leur poids ajouté au roulis du navire ne l'entraîne pas dans l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré par six cents pieds de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages la lame écumeuse et la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au sommet de la vague, se précipiter la tête la première, les bras des vergues tendus en avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail touchant au fond de l'océan; les matelots suspendus aux câbles décrivent des oscillations gigantesques sur l'arc des cieux; les canons détachés de leurs embouchures roulent çà et là sur les trois ponts avec des éclats de foudre; à chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'écumes qui semblent l'engloutir, un cri perçant monte de la prison des condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher à leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids des vagues qui se creusent un berceau au pied des mâts et roulent furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, rasé comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits, trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les caprices de la mer; c'est un tombeau où les morts sont avec les vivants, et où chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espère plus son salut, et le silence funèbre a succédé au cri de la terreur: tout est mort sur ce jouet de la mort.
IX
Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés se relèvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail réparé plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au vaisseau désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations, martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés, morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir, invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là; on respire les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là; Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité! Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier les populations et accroître leurs richesses par leur commerce dans ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le comprirent pas; et les ténèbres renaquirent où les premières races de cette humanité mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté des fils aînés de Dieu.
Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes.