C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le Colisée, théâtre bâti par Vespasien à la mesure du peuple-roi et bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome.

Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'œil ce théâtre. Les galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer.

Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée.

Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le théâtre de la grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé Saint-Pierre dans le Colisée.

XI

Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains. La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux et les cadavres de victimes. Le sable renouvelé buvait les flots de sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir!

Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les oiseaux y chantent comme dans la forêt.

Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les blocs du Colisée sont percés de grands trous.

J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles, les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses.

Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les Romains!