Le troisième, officier distingué au service du roi de Sardaigne, devait devenir plus tard colonel de la brigade de Savoie, c'est-à-dire général. Il était impossible de joindre plus de loyauté et de bravoure à plus de jovialité et à plus de candeur et d'agrément dans l'esprit.

Le plus jeune enfin, dont nous avons à vous parler, était le chevalier Xavier de Maistre, homme épisodique dans toute autre famille, homme principal dans celle-ci. Il servait avant la révolution dans un corps de nobles, à Turin, qu'on appelait les chevaliers-gardes. Il y menait la vie aimable et dissipée des gentilshommes oisifs du temps, comme on le voit dans le charmant Voyage autour de ma chambre, son premier délassement littéraire pendant quinze jours d'arrêt à Turin. Les Français, en 1799, ayant vaincu et chassé les Piémontais, Xavier de Maistre suivit le roi exilé en Sardaigne; puis, appelé par son frère aîné à Pétersbourg, il y entra dans les chevaliers-gardes russes, et s'y maria avec une princesse russe de la suite de l'impératrice, séduit par sa figure et charmé de son esprit. Il y était encore à l'heure où je parle. Il devait revenir plus tard à Paris avec sa femme et sa nièce, et je devais le connaître chez la comtesse de Marcellus, ma voisine et sa dernière amie. Le connaître et l'aimer, c'était même chose. Je m'attachai à cet homme qui avait tous les agréments et tous les âges, omnis Aristippum decuit color. J'avais à peine quarante ans, il touchait à quatre-vingts ans.

III.

Il n'avait jamais lutté avec la nature; s'amuser et plaire avait été sa seule loi. Le prodigieux succès de son premier et léger ouvrage, à Turin (le Voyage autour de ma chambre), ne l'avait pas porté à recommencer. Il ne visait point à la gloire: il laissait la prophétie à son frère, la politique aux hommes d'État. Seulement, il avait la sensibilité vive et maladive, et quand une chose l'avait impressionné fortement à une époque quelconque de sa vie, il se souvenait toujours, et il n'avait point de trêve en lui-même tant qu'il n'avait pas fait éprouver aux autres ce qu'il portait perpétuellement en lui. Il ne le faisait point en exagérant l'impression et en ajoutant la rhétorique à la vérité, mais en revoyant en lui-même ce qu'il avait vu et en racontant simplement et candidement ce qu'il avait vu et senti. Son talent n'était qu'une lecture intérieure, une intuition renouvelée, qui faisait éclater le sourire ou couler les larmes quand il avait souri ou quand il avait pleuré. Une fois séparé de sa patrie par les steppes de la Moscovie, il revit en paix ce qu'il avait vu en Savoie, et il écrivit, dans le style de l'Imitation de J.-C., quelques pages incomparables et immortelles, un livre intitulé le Lépreux de la cité d'Aoste. Nous disons livre pour ne pas dire cri ou gémissement.

C'est le livre dont nous allons vous entretenir aujourd'hui. Quand un homme de talent est malheureux, ruiné ou exilé par l'infortune, loin des montagnes ou des ravins qui l'ont vu naître; quand les lieux, le temps, les personnes se représentent à lui comme des angoisses ou des remords, et qu'il ne les apaise qu'en les exprimant, sa douleur devient du génie, et il sort alors de son âme des cris qui sont l'apogée des tristesses humaines. On dit: Qu'est-ce qui a poussé ce gémissement? On ne sait pas son nom. Ce n'est pas un homme, c'est quelque chose d'humain.

Tel fut l'effet produit sur les êtres sensibles quand le Lépreux de la cité d'Aoste parut,—l'évangile de la douleur.—Il lui manquait une page que Job lui-même n'avait pas écrite: la suprême douleur de l'isolement dans le martyre.

Xavier de Maistre l'écrivit.

Elle subsistera quand les paradoxes de son frère auront mille fois disparu. Ce n'est pas un homme qui a écrit le Lépreux, c'est la douleur faite homme.

Cette page n'existait pas encore pour le public au moment où je connus Louis de Vignet, neveu de Xavier.

Louis portait quelque chose de la mélancolie du Lépreux sur ses traits de dix-sept ans.