IV.

Il était grand et mince. Mais qu'ai-je besoin de rechercher dans ma mémoire? Je l'ai ici dans un fidèle et charmant portrait de Mlle Stéphanie de Virieu, la sœur de notre ami commun, Aymon de Virieu, chez qui nous passions l'été en Dauphiné, au pied des monts de la Grande Chartreuse; cette jeune personne, le Van Dyck à la sépia des femmes, fit son portrait pour moi, et le même pour lui aussi. Je vais le copier. Ce sera plus vrai et plus charmant.

V.

Il avait environ vingt ans; ses cheveux, secoués sur son front comme par un coup de vent perpétuel, formaient d'un côté de la tête une masse ondoyante et ruisselante le long de sa joue; la ligne de ce front était longue, droite, renflée seulement par les deux lobes de la pensée. L'arcade sourcilière proéminente encadrait bien le regard; mais ce regard encaissé était à demi fermé par deux longues paupières chargées de soucis précoces. Son nez était aquilin, la finesse naturelle du demi-Italien s'y révélait sur la bonhomie indécise du montagnard de Savoie; ses lèvres étaient un peu pincées, mais un pli d'amertume triste en caractérisait fortement les coins; son menton, trait principal de l'intelligence, était ferme, long, carré, et dessinait avec ses joues maigres et creuses un angle fermement accentué comme chez un vieillard. Il penchait habituellement le visage comme sous le poids de pensées trop lourdes; sa taille mince et élevée en paraissait amoindrie. En tout, c'était la figure de Werther, amoureux, pensif, désespéré, tel que le capricieux génie de Gœthe venait de le jeter dans l'imagination de l'Europe pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la mélancolie maladive n'incarna son image plus complète sur des traits humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni léger ni indifférent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.

VI.

Les relations de ses camarades avec lui étaient gênées et souvent épineuses, à cause de ce caractère sombre qui n'y laissait ni sécurité ni égalité. Il fallait le prendre et le laisser selon son heure. Ses maîtres s'en défiaient; ils le regardaient comme un redoutable génie qui tournerait en bien ou en mal suivant la passion qui le saisirait au passage. Virieu et moi, nous étions souvent en froid avec lui; il nous était trop supérieur en intelligence et en connaissance du monde pour être notre égal. Nous le considérions trop pour ne pas le craindre. Mais, quand il daignait s'abaisser vers nous pour nous rechercher, nous revenions facilement à lui et nous formions un trio d'intimité redoutable aux maîtres et aux élèves.

VII.

Nos entretiens roulaient en général alors sur nos familles. Vignet surtout nous intéressait vivement en nous parlant de la sienne. Nous l'écoutions avec déférence. Il ne se lassait pas de nous parler avec un ton d'oracle des quatre oncles qui composaient ce cénacle de grands esprits: avant tout de son oncle l'aîné, l'ambassadeur, puis de son oncle le futur évêque, puis de son oncle le colonel, puis enfin de son oncle Xavier, qui avait dans sa famille la réputation du plus léger des écrivains et du plus modeste des hommes.

Nous connaissions le Voyage autour de ma chambre, aimable badinage qui avait paru entre 1795 et 1800 et dont les émigrés avaient fait en France la popularité. Mais nous ne connaissions pas autre chose de ce génie caché. Un soir pourtant il nous aborde avec un assez gros paquet timbré de Chambéry sous son bras. «C'est, nous dit-il, un envoi de ma mère, sœur de Xavier dont vous m'avez entendu parler; il lui a adressé du fond de la Russie un petit ouvrage pour amuser ses soirées solitaires, intitulé le Lépreux de la cité d'Aoste. C'est, lui dit-il dans sa lettre, la simple histoire d'un pauvre homme malade, relégué du monde par une infirmité contagieuse, qu'on appelle la lèpre, qu'on soignait jadis dans les léproseries qui sont éteintes partout, mais qui subsiste encore aujourd'hui dans nos hautes montagnes. Si vous voulez, nous la lirons ensemble le premier jour de promenade au mont Colombier; on nous y porte à dîner à cause de la distance, et nous aurons le temps de la lire en liberté et en solitude, entre le dîner et le retour.» Nous acceptâmes le rendez-vous avec joie, et nous attendions avec impatience que le jour de la longue promenade au mont Colombier fût ramené par la saison. Il ne tarda pas plus d'une semaine. C'était au printemps; l'herbe précoce commençait à poindre sur les glaciers parmi les plus hautes cimes des montagnes du Bugey, voisines des Alpes de Savoie. Cette promenade était une récompense pour les meilleurs élèves du collége; pour nous la récompense était double, car nous portions tour à tour sous notre habit le manuscrit de Xavier de Maistre dont nous ne soupçonnions pas encore le prix.

VIII.