Ceux des Pères de la foi qui nous accompagnaient avaient divisé la course en deux journées de marche pour qu'elle ne dépassât pas nos forces. Le premier jour, nous allâmes dîner et coucher chez le père d'un de nos camarades, M. Jenin, ancien colonel de gendarmerie, retiré à Virieu-le-Grand, dans une solitude champêtre, où il élevait de beaux étalons, dans ses prés et hautes herbes, pour se rappeler son état, et les vendre aux inspecteurs des haras de l'empire. Un ruisseau d'eau de neige, tantôt troublé par la chute des avalanches, tantôt limpide, pendant l'été, roulait sans bords sur un large lit de cailloux devant la maison, avec un léger bruit d'eau courante sur les pierres rondes. Le village était plus haut, grimpant de pente en pente sur les collines dénudées. La clarté du jour, le murmure des eaux, la course folle des poulains dans les prés, les villageois aux fenêtres ou sur le seuil de leur porte, la gaieté tranquille de cette élite de jeunes gens retrouvant dans cette maison rustique, chez un de leurs camarades, l'image de leur demeure de famille, donnaient au paysage et à la demeure de M. Jenin un air de fête et de sérénité.
IX.
M. Jenin le père nous attendait avec des guides pour le lendemain, et des granges pleines de paille et de foin odorant pour la nuit. Les longues tables, simplement mais abondamment servies, s'étendaient dans toute la maison: fête de la famille dont la nature faisait tous les frais. Après le repas, nous passâmes en revue devant les dames, puis nous allâmes faire la prière du soir dans le verger. On nous distribua ensuite dans les fenils et dans les granges, et nous nous couchâmes, sans quitter nos habits, sur les bottes de paille déliées pour nous. La conversation ne fut pas longue, nous devions nous mettre en route au crépuscule pour atteindre et gravir le mont Colombier, y passer la journée et revenir le soir souper et coucher à Virieu-le-Grand.
La montagne, qui s'élève presque inopinément d'un groupe montueux du haut Bugey, nous offrit peu de spectacles et d'incidents jusqu'au sommet. L'élévation nous opposa quelques petits glaciers, et un grand nombre d'entre nous y fut saisi d'accès de fièvre: les extrêmes ne sont pas bons à l'homme. Nous redescendîmes vite pour nous restaurer et nous répandre sur la pente parmi les sapins. Vignet nous fit signe, à Virieu et à moi, de nous séparer de la foule et de choisir un site écarté pour notre lecture. Nous rencontrâmes facilement une retraite inaccessible à l'œil et à l'oreille de nos compagnons. C'était un rocher à pic, dominant comme un promontoire les abords ombragés de la montagne et ombragé lui-même par derrière de sept à huit gigantesques sapins qui formaient rideau contre les regards curieux.
Le cours à sec d'une avalanche de neige y creusait devant nous un lit large et profond de pierres roulées, de rochers croulants, d'arbres déracinés, d'arbustes couchés à terre, espèce de vallée du Dante qui allait s'engouffrer dans la nuit de la forêt inférieure. À notre gauche un pan de mur à moitié démoli d'une ancienne chapelle du monastère, ou de la cellule d'un ermite, enfoui sous des branches d'arbres verts, s'élevait de quelques pieds seulement au-dessus du sol, et réverbérait sur nous les derniers reflets du soleil du soir.
Cette ruine isolée nous faisait penser à l'asile de ce lépreux dont nous allions lire les tristes aventures. Aucun site ne paraissait mieux choisi pour une pareille lecture.
Louis de Vignet déroula son manuscrit et nous dit avant de lire:
«Il faut que vous sachiez bien comment mon oncle fut amené sans y avoir pensé à écrire autrefois cette histoire.»
X.
«Il commandait, en 1798, un petit détachement de troupes savoyardes, formant la garnison de la cité d'Aoste. La cité d'Aoste, petite ville solitaire et pittoresque, bâtie sur le revers des Alpes piémontaises, pouvait se trouver envahie par quelques colonnes des armées françaises quand elles descendraient vers Novare ou Turin. Elle se trouva en effet sur le chemin de Bonaparte allant plus tard de Genève à Marengo, après la prise du fort de Bar.