«Sa voix était dure et son accent désagréable. Elle était à demi nue. J'entrai, je m'assis sans cérémonie sur un vieil escabeau, près du foyer. Vis-à-vis de moi se trouvait un jeune Indien dont les coudes s'appuyaient sur ses genoux, et dont les mains soutenaient la tête. Selon l'usage des indigènes de l'Amérique, il ne bougea pas à l'approche d'un homme civilisé. Les voyageurs n'ont pas manqué d'interpréter comme indice de paresse, de stupidité, d'apathie, ce silence né de l'orgueil le plus hautain. Un grand arc indien était appuyé contre la muraille; beaucoup de flèches et des oiseaux morts étaient semés par terre. L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai la parole en français, idiome dont la plupart des Indiens de ces contrées savent au moins quelques mots. Il leva la tête, me montra du doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur son visage; puis, de l'œil qui lui restait, il lança sur moi un regard singulièrement significatif. Je sus depuis que, la flèche de son arc s'étant cassée au moment où la corde était tendue, un des morceaux de l'arme brisée était revenu frapper l'œil de l'Indien et l'avait crevé. Il souffrait en silence; ses traits, malgré la vive douleur qu'il éprouvait, conservaient leur dignité fière; il était bien fait, agile, dispos; sa physionomie, intelligente et candide. J'admirais ce courage du sauvage, stoïque du désert et stoïque sans vanité.
«Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buffles non tannées étaient empilées dans un coin. Je tirai de ma poche une belle montre à répétition, et je dis à cette femme:
«—Il est tard, je suis las: j'ai faim, pourriez-vous me donner à manger?»
«Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de moi.
«—Oui, me dit-elle d'un ton singulier, si vous remuez un peu les cendres, vous y trouverez un gâteau qui doit être cuit; j'ai aussi de la chair de buffle salée et d'excellente venaison. Je vais vous apporter cela.... Mais que votre montre est belle et brillante! Prêtez-la-moi, je vous prie.»
«Je détachai la chaîne d'or qui suspendait la montre à mon col; elle prit la montre, la tourna, la retourna, l'examina dans tous les sens, et finit par passer la chaîne d'or à son col.
«—Je serais bien heureuse, s'écria-t-elle d'un air d'extase, si je possédais une montre pareille!»
«Je fis peu d'attention à ses paroles; je lui laissai sans défiance le bijou qu'elle semblait admirer si naïvement, et, pressé d'un grand appétit, je me mis à souper; mon chien me tenait compagnie et partageait mon repas. J'avais souvent parcouru les solitudes américaines sans rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgré sa physionomie dure et sa voix rauque, ne m'inspirait aucun soupçon.
«Tout-à-coup l'Indien se lève, passe devant moi, se promène dans la hutte: je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette agitation qu'il laisse paraître. Mais il saisit l'instant où la vieille femme nous tourne le dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi un regard si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empêcher de tressaillir. Étonné de ces mouvements et de ces signes, je le suis des yeux. Il me semble qu'il s'irrite de n'être pas compris. Après s'être assis de nouveau, il se lève encore, et, passant tout à côté de moi, il me pince la côte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se retourne: il court reprendre sa place sur l'escabeau, examine son tomahawk[3], aiguise sur une pierre son couteau de chasse, en examine la pointe, puis se met à fumer tranquillement, toujours me jetant à la dérobée ses œillades singulières dont l'éclat eût fait baisser le regard le plus hardi.
«Enfin j'avais deviné l'avertissement mystérieux que me donnait le sauvage: j'étais en danger. J'échangeai alors des regards d'intelligence avec mon protecteur et redemandai ma montre à l'hôtesse. Elle me la rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prétexte, emportant mon fusil à deux coups. Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai la détente, je le mis en état, j'en renouvelai les pierres et je rentrai. L'Indien me suivait de l'œil. Je m'étendis sur une peau de buffle, j'appelai mon chien, plaçai mon fusil près de moi, et, fermant les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond. L'Indien, appuyé sur son tomahawk, n'avait pas quitté sa place.