«Un bruit se fit entendre; mes paupières s'ouvrirent; je vis deux jeunes gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte; ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer. La vieille femme, leur mère, leur donna de l'eau-de-vie; ils en burent largement. Puis, jetant les yeux tour à tour sur l'Indien blessé et sur le coin où je reposais, ils demandèrent qui j'étais, et pourquoi ce chien de sauvage était entré dans la hutte. Ils parlaient anglais; l'Indien ne comprenait pas un mot de cette langue. La mère les attira vers l'extrémité opposée de la hutte, me montra du doigt, et dans une longue conférence discuta sans doute avec ses dignes fils les moyens de se défaire de moi et de s'approprier la montre fatale qui avait tenté sa cupidité. Les jeunes gens recommencèrent à boire; l'ivresse les gagna; la vieille buvait avec eux; j'espérais que ces libations fréquentes ne tarderaient pas à les mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la main le dos de mon chien, et j'armai mon fusil. L'admirable sagacité de cet animal l'avertit du péril que je courais. Il agita sa queue, s'assit l'œil fixé sur mes ennemis, et prêt à s'élancer sur eux. L'Indien immobile avait une main appuyée sur le manche de son couteau de chasse et l'autre sur son tomahawk. C'était une scène fort dramatique, et dont le silence augmentait l'intérêt.
«La vieille détacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine, dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule à repasser se trouvait dans un des coins; elle la fit tourner lentement, aiguisa soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte à goutte sur la meule, et ne perdis pas un des mouvements de l'infernale créature; le foyer à demi éteint éclairait ses traits décharnés, les jeunes gens ses complices chancelaient sur leurs jambes avinées; le sauvage, toujours calme, restait debout; sa main qui serrait le tomahawk fatal était prête à abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil était disposé à frapper de mort celui qui s'approcherait de moi; mon chien regardait alternativement son maître et ses agresseurs. Cette attente dura longtemps; une sueur froide couvrait mes membres.
«—Allons, dit tout bas la meurtrière à ses enfants. Il dort; je me charge de lui. Dépêchez cet Indien.»
«Elle s'avança doucement, d'un pas assuré mais prudent; son pied touchait à peine la terre. L'Indien s'était levé; le tomahawk que sa main brandissait allait tomber sur l'un des assassins, et j'allais presser la double détente de mon fusil, quand on entendit frapper à la porte.
«Je me levai, j'ouvris. C'était deux voyageurs canadiens, vrais Hercules, dont je bénis l'arrivée. L'Indien, d'un geste éloquent, désigna les deux fils de la mégère, et s'écria en mauvais français à peine intelligible:
«—Eux vouloir tuer celui-là, l'homme blanc, et moi, l'homme rouge. Grand-Esprit! lui!... vous envoyer, hommes blancs!»
«Je confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai aux voyageurs, tous deux armés de longues carabines, la scène qui venait de se passer. La vieille femme, stupéfaite, tenait encore en sa main son couteau. Les deux jeunes gens ivres ne nièrent pas leurs intentions d'assassinat; la vieille s'emporta en imprécations et en vociférations qui ne la sauvèrent pas. Nous garrottâmes les pieds et les mains de ces trois misérables; l'Indien se mit à exécuter une de ces danses burlesques et triomphales en usage parmi les tribus du désert. Nous passâmes la nuit dans la hutte, et l'aurore reparut vermeille et riante.
«Il s'agissait de châtier les assassins. Nous déliâmes leurs pieds, mais nous laissâmes leurs mains garrottées, et nous les forçâmes de nous suivre. Il y a dans ces contrées éloignées une singulière législation établie par les colons, et qui consiste à brûler l'habitation du meurtrier, à l'attacher à un arbre et à le faire passer par les verges; nous nous conformâmes à ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut réduite en cendres. Le sauvage reçut pour sa récompense les ustensiles de ménage et le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis à cet ignominieux supplice, et, après les avoir détachés, nous continuâmes notre voyage, accompagnés du jeune guerrier indien qui fumait gravement sur la route.
«Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues tournées. Cependant les solitudes de l'Amérique se peuplent du rebut du monde: vous trouvez, épars dans ces prairies sans limites, des assassins de Vienne et de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des aventuriers italiens, des mendiants écossais. Réduits à vivre du travail de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s'amortissent et leurs mœurs s'améliorent. Quand ils reviennent à leurs penchants criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus éloignées; on les rejette comme des bêtes fauves, dans d'impénétrables tanières. Des magistrats nommés régulateurs sont chargés de cet office; voici comment ils procèdent:
«Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a violé les lois, commis un meurtre ou un larcin, outragé ouvertement la décence et la probité, les notables de l'endroit choisissent dans leur sein plusieurs personnes chargées d'examiner et de punir le coupable; ce sont les régulateurs. Un premier délit est puni d'exil. Le criminel doit quitter, dans un laps de temps déterminé, le pays où le crime a eu lieu. S'il ose reparaître dans les environs et y commettre de nouvelles violences, malheur à lui! Les régulateurs le déclarent hors la loi. On brûle son habitation; le délinquant, attaché à un arbre, est fouetté sans pitié; meurtrier avec préméditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa tête sanglante détachée du tronc. Cette sévérité, que l'on regardera peut-être comme barbare, est nécessaire à la sécurité de ces établissements naissants.»