Mais voici le plus beau des drames de ce Shakspeare de la nature. Écoutez:

LE FUGITIF.

«Jamais je n'oublierai l'impression produite sur mon esprit par la rencontre qui fait le sujet de cet article, et je ne doute pas que la relation que j'en vais donner n'excite dans celui de mon lecteur des émotions de plus d'un genre.

«C'était dans l'après-midi d'une de ces journées étouffantes où l'atmosphère des marécages de la Louisiane se charge d'émanations délétères; il se faisait tard et je regagnais ma maison encore éloignée, ployant sous la charge de cinq ou six ibis des bois, et de mon lourd fusil dont le poids, même en ce temps où mes forces étaient encore entières, m'empêchait d'avancer bien rapidement. J'arrivai sur les bords d'un bayou qui n'avait guère que quelques pas de large; mais ses eaux étaient si bourbeuses que je n'en pouvais distinguer la profondeur, et je ne jugeai pas prudent de m'y aventurer avec mon fardeau. En conséquence, saisissant chacun de mes gros oiseaux, je les lançai l'un après l'autre sur la rive opposée, puis mon fusil, ma poire à poudre et mon carnier, et, tirant du fourreau mon couteau de chasse pour me défendre, s'il en était besoin, contre les alligators, j'entrai dans l'eau, suivi de mon chien fidèle. Je marchais avec précaution et lentement, Platon nageait auprès de moi, épuisé de chaleur et profitant de la fraîcheur du liquide élément qui calmait sa fatigue. L'eau devenait plus profonde en même temps que la fange de son lit; je redoublai de prudence, et je pus enfin atteindre le bord.

«À peine commençais-je à m'y raffermir sur mes pieds que mon chien accourut vers moi, avec toutes les apparences de la terreur. Ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbites, il grinçait des dents avec une expression de haine, et ses intentions se manifestaient par un sourd grognement. Je crus que tout cela provenait simplement de ce qu'il avait éventé la trace d'un ours ou de quelque loup; et déjà j'apprêtais mon fusil, lorsque j'entendis une voix de stentor me crier: «Halte-là, ou la mort!» Un tel qui-vive au milieu de ces bois était bien fait pour surprendre. Du même coup je relevai et j'armai mon fusil; je n'apercevais point encore l'individu qui m'avait intimé un ordre si péremptoire, mais j'étais déterminé à combattre avec lui pour mon libre passage sur notre libre terre.

«Tout à coup un grand nègre solidement bâti s'élança des épaisses broussailles où jusques alors il s'était tenu caché, et, renforçant encore sa grosse voix, me répéta sa formidable injonction. Que mon doigt eût pressé la détente, et c'était fait de sa vie; mais, m'étant aperçu que ce qu'il dirigeait sur ma poitrine n'était qu'une espèce de mauvais fusil qui ne pourrait jamais faire feu, je me sentis au fond assez peu effrayé de ses menaces et ne crus pas nécessaire d'en venir aux extrémités. Je remis mon fusil à côté de moi, fis doucement signe à mon chien de rester tranquille, et demandai à cet homme ce qu'il voulait.

«Ma condescendance et l'habitude de la soumission qu'avait ce malheureux produisirent leur effet: «Maître, dit-il, je suis un fugitif; je pourrais peut-être vous tuer! mais Dieu m'en garde! car il me semble le voir lui-même en ce moment, prêt à prononcer son jugement contre moi, pour un tel forfait. C'est moi maintenant qui implore votre merci; pour l'amour de Dieu, maître, ne me tuez pas.—Et pourquoi, lui répondis-je, avez-vous déserté vos quartiers où vous seriez certainement plus à l'aise que dans ces affreux marais?—Maître, mon histoire est courte, mais elle est triste. Mon camp ne se trouve pas loin d'ici; et comme je sais que vous ne pouvez regagner votre demeure, ce soir, si vous consentez à me suivre, je vous donne ma parole d'honneur que vous serez en parfaite sûreté jusqu'à demain matin. Alors, si vous le permettez, je me chargerai de vos oiseaux et vous remettrai dans votre route.»

«Les grands yeux intelligents du nègre, ses manières franches et polies, le ton de sa voix, m'invitaient, toute réflexion faite, à tenter l'aventure. Et comme j'avais conscience de le valoir tout au moins, et d'avoir en plus mon chien pour me seconder, je lui répondis que je voulais bien le suivre. Il remarqua l'emphase avec laquelle je prononçai ces derniers mots, et parut en comprendre si profondément la portée que, se tournant vers moi, il me dit: «Voici, maître, prenez mon grand couteau; tandis que, vous le voyez, moi je jette l'amorce et la pierre de mon fusil.» Lecteur, je restai confondu! c'en était trop: je refusai de prendre son couteau, et lui dis de garder son fusil en état, pour le cas où nous rencontrerions un couguar ou un ours.

«La générosité se retrouve partout. Le plus grand monarque reconnaît son empire, et tous, autour de lui, depuis ses plus humbles serviteurs jusqu'aux nobles orgueilleux qui environnent son trône, subissent à certains moments la toute-puissance de ce sentiment. Je tendis cordialement ma main au fugitif. «Merci, maître,» me dit-il, et il me la serra de façon à me convaincre de la bonté de son cœur, et aussi de la force de son poignet. À partir de ce moment, nous fîmes tranquillement route ensemble à travers les bois. Mon chien vint le flairer à plusieurs reprises; mais, entendant que je lui parlais de mon ton de voix ordinaire, il nous quitta, et se mit à faire ses tours non loin de nous, prêt à revenir au premier coup de sifflet. Tout en marchant, j'observais que le nègre me guidait vers le soleil couchant, dans une direction tout opposée à celle qui conduisait chez moi. Je lui en fis la remarque; et lui, avec la plus grande simplicité, me répondit: «C'est uniquement pour notre sûreté.»

«Après quelques heures d'une course pénible, où nous eûmes à traverser plusieurs autres petites rivières au bord desquelles il s'arrêtait toujours, pour jeter de l'autre côté son fusil et son couteau, attendant que je fusse passé le premier, nous arrivâmes sur la limite d'un immense champ de cannes, où j'avais tué auparavant bon nombre de daims. Nous y entrâmes, comme je l'avais fait souvent moi-même, tantôt debout, tantôt marchant à quatre pieds; mais il allait toujours devant moi, écartant de côté et d'autre les tiges entrelacées; et chaque fois que nous rencontrions quelque tronc d'arbre, il m'aidait à passer par-dessus avec le plus grand soin. À sa manière de connaître le bois, je fus bientôt convaincu que j'avais affaire à un véritable Indien; car il se dirigeait aussi juste en droite ligne qu'aucun Peau-rouge avec lequel j'eusse jamais fait route.