«Ces pewees aiment si particulièrement à accrocher leurs nids contre la paroi des roches caverneuses, que le nom qui leur conviendrait le mieux serait celui de gobe-mouches des rochers. Partout où ces sortes de rochers existent, j'ai vu ou entendu de ces oiseaux durant la saison des œufs. Je me rappelle qu'une fois en Virginie, je voyageai avec un ami qui m'engagea à me détourner un peu de notre route pour visiter le fameux pont, ouvrage de la nature, que l'on remarque dans cet État. Mon compagnon, qui déjà plusieurs fois avait passé dessus, s'offrit à parier qu'il me conduirait jusqu'au beau milieu, sans même que je me fusse douté de son existence. On était au commencement d'avril, et d'après la description du lieu, telle que je l'avais vue dans les livres, j'étais certain qu'il devait être fréquenté par des pewees. Je tins la gageure, et nous voilà partis au trot de nos chevaux, moi désirant beaucoup me prouver ici encore, qu'à force d'appliquer son esprit à un sujet, on peut finir tôt ou tard par le bien connaître. Je prêtais l'oreille aux chants des différents oiseaux; enfin, j'eus la satisfaction de distinguer le cri du pewee. J'arrêtai mon cheval pour juger de la distance à laquelle l'oiseau pouvait être, puis, après un moment de réflexion, je dis à mon ami que le pont n'était pas à plus de cent pas de nous, bien qu'il nous fût tout à fait impossible de l'apercevoir. Mon ami resta stupéfait: «Comment avez-vous pu le savoir? me demanda-t-il, car vous ne vous trompez pas.—Simplement, lui répondis-je, parce que j'ai entendu le chant du pewee, et que cela m'annonce que, non loin, il doit y avoir une caverne ou quelque crique aux roches profondes.» Nous avançâmes; les pewees s'élevèrent en troupe de dessous le pont; je le lui montrai du doigt, et de cette manière gagnai mon pari.
«Cette règle d'observation, je l'ai toujours reconnue à la preuve, pour être réciproquement vraie, comme on dit en arithmétique: qu'on me donne la nature d'un terrain quelconque, boisé ou découvert, haut ou bas, sec ou mouillé, en pente vers le nord ou vers le sud, et quelle qu'en soit la végétation, grands arbres, essences spéciales ou simples broussailles; et d'après ces seules indications, je me fais fort de vous dire, presque à coup sûr, quelle est la nature de ses habitants.
«Le vol de ce gobe-mouche est une succession de courtes saccades interrompues cependant par quelques mouvements plus soutenus. Lent, quand l'oiseau le prolonge à une certaine distance, il devient assez rapide lorsqu'il poursuit la proie. Parfois il monte perpendiculairement du lieu où il est perché pour attraper un insecte, puis revient se poser sur quelque branche sèche d'où il peut inspecter les environs. Il avale sa proie d'un seul morceau, à moins qu'elle ne se trouve trop grosse; quelquefois il lui donne la chasse très-longtemps, mais rarement sans l'atteindre. Quand il s'arrête sur la branche, c'est d'un air fier et résolu; il se redresse à la manière des faucons, jette un regard autour de lui, se secoue les ailes en frémissant, et fouette de la queue qui se meut comme par un ressort. Sa crête touffue est généralement relevée, et son apparence propre, sinon élégante.—Le pewee a ses stations préférées et dont il s'écarte rarement: souvent il choisit le haut d'un pieu servant de clôture au bord de la route; de là, il glisse dans toutes les directions, ensuite regagne son poste d'observation qu'il garde durant de longues heures, au soir et au matin. Le coin du toit, dans la grange, lui convient également bien; et, si le temps est beau, on le verra perché sur la dernière petite branche sèche de quelque grand arbre. Pendant la chaleur du jour, il repose sous l'ombrage des bois; en automne, il recherche la tige de la molène, et quelquefois l'angle aigu d'un rocher se projetant sur un ruisseau. De temps à autre, il descend par terre pour n'y rester qu'un moment; c'est ce qu'il fait surtout en hiver, dans nos États du Sud, où il passe généralement cette saison; ou bien encore au printemps, lorsqu'il est occupé à ramasser les matériaux dont se compose son nid.
«J'ai trouvé ce gobe-mouche en hiver, dans les Florides, aussi vivant, aussi gai et chantant aussi bien qu'en aucun temps; de même, dans la Louisiane et les Carolines, principalement sur les champs de coton. Cependant, à ma connaissance, il ne niche jamais au midi de Charleston, dans la Caroline du Sud, et par exception seulement dans les parties basses de cet État. Ceux qui s'en vont quittent la Louisiane en février, pour y revenir en octobre. Durant l'hiver, ils se nourrissent, en attendant mieux, de baies de différentes sortes; très-adroits à découvrir les insectes empalés sur les épines par la pie-grièche de la Caroline, ils les dévorent avec avidité. Je trouvai quelques-uns de ces pewees sur les îles de la Madeleine, et les côtes du Labrador et de Terre-Neuve.
«Le nid a quelque ressemblance avec celui de l'hirondelle de fenêtre: l'extérieur consiste en terre gâchée, au milieu de laquelle sont solidement enchevêtrées des herbes ou mousses de diverses espèces, déposées par couches régulières. Il est garni de radicules fibreuses, ou de petites hachures d'écorce de vigne, de laine, de crins, et parfois d'un peu de plume. Le plus grand diamètre, à l'entrée, est de cinq à six pouces, sur quatre à cinq de profondeur. Les deux oiseaux travaillent alternativement à apporter des pelotes de boue ou de terre humide mêlée avec de la mousse dont ils disposent la plus grande partie au dehors, et quelquefois tout l'extérieur semble en être entièrement formé. La construction est fortement attachée contre un mur, un rocher, les poutres d'une maison, etc. Dans les landes du Kentucky, j'ai vu des nids fixés à la paroi de ces trous singuliers qu'on appelle sink holes, et qui s'enfoncent jusqu'à vingt pieds au-dessous de la surface du sol. J'ai remarqué que, lorsque les pewees reviennent au printemps, ils consolident leur ancienne habitation par des additions aux parties extérieures adhérentes au roc; c'est pour l'empêcher de tomber, ce qui lui arrive cependant quelquefois, lorsqu'elle date de plusieurs années. On en a vu, dans l'État du Maine, prendre possession du nid de l'hirondelle républicaine (hirundo fulva). Ils pondent de quatre à six œufs, d'une forme ovale, et d'un blanc pur, avec quelques points rougeâtres près du gros bout.»
V.
Quand il quitte l'homme pour décrire et colorier l'oiseau, Audubon surpasse Chateaubriand dans Atala, ce poëte qui ne fut que le précurseur du naturaliste dans les forêts de l'Amérique et qui introduisit cependant une note nouvelle dans la gamme de la poésie en France.
Lisez cette description langoureuse des amours et des chants de l'oiseau moqueur:
«Quand le chant d'amour de l'oiseau moqueur perce les feuillages du magnolia de la Louisiane au vaste tronc et à l'immense coupole de verdure, l'Européen qui se rappelle l'hymne nocturne du rossignol tapi sous l'ombre des chênes ressent un secret mépris pour ce qu'il admirait autrefois. La bignonia et les vignes rampantes s'enlacent autour des gros arbres, les dépassent, les couronnent, retombent en festons. Un parfum éthéré embaume l'air; partout des fleurs, des grappes mûrissantes, des corymbes vermeils, une atmosphère tiède et enivrante. Vous diriez que la nature, embarrassée de ses richesses, s'est arrêtée un jour pour les répandre de son sein sur cet heureux pays. Levez les yeux: sur une branche du grand arbre repose l'oiseau femelle. Le mâle, aussi léger que le papillon, décrit autour d'elle des cercles rapides, remonte, redescend, remonte encore...»