«Plusieurs jours de suite, je revins à la caverne, et je vis avec plaisir qu'à mesure que ces visites se multipliaient, les oiseaux, de leur côté, devenaient plus familiers. Une semaine ne s'était pas écoulée, qu'eux et moi nous étions sur un pied d'intimité complète. On était alors au 10 d'avril; il n'y avait plus de neige et le printemps se trouvait avancé pour la saison. Ailes-rouges et étourneaux commençaient à paraître. Je m'aperçus que les pewees se mettaient à travailler à leur vieux nid. Désireux d'examiner les choses par moi-même, et de jouir de la société de cet aimable couple, je me déterminai à passer auprès d'eux la plus grande partie de mes journées. Ma présence ne les alarmait plus du tout; ils apportèrent de nouveaux matériaux pour garnir leur nid, et le rendirent plus chaud en y ajoutant quelques moelleuses plumes d'oie qu'ils ramassaient le long de la crique. Leur chant alors, quand ils se rencontraient sur le bord du nid, se faisait remarquer par un petit gazouillement et des accents de joie que je n'ai jamais entendus dans aucune autre occasion: c'était, je m'imagine, la douce, la tendre expression du plaisir qu'ils se promettaient, et dont ils semblaient jouir par anticipation sur l'avenir. Leurs mutuelles caresses, si simples peut-être pour tout autre que moi, la manière délicate dont le mâle savait s'y prendre pour plaire à sa femelle, m'empêchaient d'en détacher mes yeux, et mon cœur en recevait des impressions que je ne puis oublier.

«Un jour, la femelle demeura très-longtemps dans le nid; elle changeait fréquemment de position, et le mâle manifestait beaucoup d'inquiétude. Il descendait par moments auprès d'elle, se plaçait un instant à ses côtés, puis soudain se renvolait, pour revenir bientôt avec un insecte qu'elle prenait de son bec avec un air de reconnaissance. Environ vers trois heures de l'après-midi, le malaise de la femelle parut augmenter; le mâle aussi témoignait d'une agitation qui n'était pas ordinaire, lorsque tout à coup la femelle se haussa sur ses pieds, regarda de côté sous elle, puis s'envola suivie de son époux attentif, et prit son essor haut dans les airs, en accomplissant des évolutions bien plus curieuses encore que toutes celles que j'avais observées. Ils passaient et repassaient au-dessus de l'eau, la femelle conduisant toujours le mâle qui reproduisait, après elle, toutes les capricieuses sinuosités de son vol. Je laissai les pewees à leurs ébats, et regardant dans le nid, j'y aperçus leur premier œuf, si blanc et d'une telle transparence (transparence qu'il perd, je crois, bientôt après être pondu), que cette vue me fit plus de plaisir que si j'eusse trouvé un diamant d'une égale grosseur. Ainsi, sous cette frêle enveloppe existait déjà la vie; et dans quelques semaines, une créature faible, délicate et sans défense, mais parfaite en chacune de ses parties, allait briser la coquille et réclamer les plus doux soins et toute l'attention de ses parents qui n'existeraient que pour elle! Cette pensée remplissait mon âme d'un suprême étonnement. De même, regardant vers les cieux, j'y cherchais, hélas! en vain, l'explication d'un spectacle bien autrement grandiose, mais non plus merveilleux.

«En six jours, six œufs furent pondus; mais j'observai qu'à mesure que leur nombre augmentait, la femelle restait moins longtemps sur le nid. Le dernier fut déposé en quelques minutes. Serait-ce, me disais-je, une prévoyance, une loi de la nature, pour conserver les œufs frais jusqu'à la fin? Et vous, cher lecteur, qu'en pensez-vous? Il y avait une heure environ que la femelle avait quitté son dernier œuf, lorsqu'elle revint, se mit sur son nid, et après avoir, à plusieurs reprises, arrangé ses œufs sous sa plume, étendit un peu les ailes et commença doucement la tâche pénible de l'incubation.

«Les jours passèrent l'un après l'autre. Je donnai des ordres formels pour que personne n'entrât dans la caverne, ni même n'en approchât, et pour qu'on ne détruisît aucun nid d'oiseau sur la plantation. Chaque fois que j'allais voir mes pewees, j'en trouvais toujours un sur le nid; tandis que l'autre était à chercher de la nourriture, ou bien, perché dans le voisinage, remplissait l'air de notes bruyantes. Quelquefois j'étendais ma main presque jusque sur l'oiseau qui couvait; et ils étaient devenus si gentils tous les deux, ou plutôt si bien apprivoisés avec moi, que, quoique je les touchasse pour ainsi dire, ni l'un ni l'autre ne bougeait; pourtant la femelle faisait mine parfois de s'enfoncer un peu dans son nid; mais le mâle me becquetait les doigts. Un jour, il s'élança du nid, comme bien en colère, voltigea plusieurs fois autour de la caverne en poussant ses notes plaintives et gémissantes, puis il revint prendre son poste.

«En ce même temps, un second nid de pewee était accroché contre les solives de mon moulin, et un autre, sous un hangar dans ma cour aux bestiaux. Chaque couple, on n'en pouvait douter, avait marqué les limites de son propre domaine, et c'était bien rarement que l'un d'eux passait sur le territoire de son voisin. Ceux de la grotte cherchaient généralement leur nourriture, ou faisaient leurs évolutions si haut au-dessus du moulin, ou de la crique, que ceux du moulin ne les rencontraient jamais. Ceux de la cour se confinaient dans le verger, et ne troublaient pas davantage les autres. Cependant, quelquefois j'entendais distinctement les cris de tous les trois retentir au même moment; alors, l'idée me vint qu'ils sortaient originairement du même nid. Je ne sais si je me trompais à cet égard; mais du moins j'ai pu m'assurer depuis que les jeunes pewees élevés dans la grotte étaient revenus, le printemps suivant, s'établir un peu plus haut, sur la crique et les dépendances de ma plantation.

«Dans une autre occasion, je vous donnerai de telles preuves de cette disposition qu'ont les oiseaux à revenir, avec leur progéniture, au lieu de leur naissance, que peut-être vous serez convaincu, comme je le suis en ce moment, que c'est précisément à cette tendance que chaque contrée doit l'augmentation qu'on remarque souvent parmi ses espèces, soit d'oiseaux, soit de quadrupèdes. Ils arrivent attirés par les nombreux avantages qu'ils y trouvent, à mesure que le pays devient plus ouvert et mieux cultivé. Mais reprenons l'histoire de nos pewees.

«Au troisième jour, les petits étaient éclos. Un seul œuf n'avait rien produit, et la femelle, deux jours après la naissance de sa couvée, le poussa résolûment hors du nid. Je l'examinai et reconnus qu'il contenait un embryon d'oiseau en partie desséché, et dont les vertèbres adhéraient entièrement à la coquille, ce qui avait dû causer sa mort. Jamais je n'ai vu d'oiseaux témoigner autant de sollicitude pour leur famille. Ils rentraient si souvent au nid avec des insectes, qu'il me semblait que les petits croissaient à vue d'œil. Les parents ne me regardaient plus comme un ennemi, et venaient souvent se poser tout près de moi, comme si j'eusse été l'un des rochers de la caverne. Fréquemment je m'enhardissais jusqu'à prendre les jeunes dans ma main; plusieurs fois même, j'ôtai du nid toute la famille, pour le nettoyer des débris de plumes qui les gênaient. Je leur attachai de petits cordons aux pattes, mais ils ne manquaient pas de s'en débarrasser avec leur bec ou l'assistance de leurs parents. J'en remis d'autres, jusqu'à ce qu'ils s'y fussent entièrement habitués; et à la fin, quand arriva le moment où ils allaient quitter le nid, je fixai à la patte de chacun d'eux un léger fil d'argent, assez lâche pour ne pas les blesser, mais cependant arrangé de façon qu'aucun de leurs mouvements ne pût le défaire.

«Seize jours s'étaient écoulés, lorsque la couvée prit l'essor. Les vieux oiseaux, mettant le temps à profit, commencèrent aussitôt à préparer de nouveau le nid. Bientôt il reçut une deuxième ponte; et, au commencement d'août, une seconde couvée faisait son apparition.

«Les jeunes se retiraient de préférence dans les bois, comme s'y sentant plus en sûreté que dans les champs. Mais, avant leur départ, ils paraissaient convenablement forts, et n'oublièrent pas de faire de longues sorties en plein air, sur toute l'étendue de la crique et des campagnes environnantes. Le 8 octobre, il ne restait plus un seul pewee sur la plantation; mes petits compagnons étaient tous partis pour leur grand voyage. Cependant, quelques semaines plus tard, j'en vis arriver du nord, et qui s'arrêtèrent un moment, comme pour se reposer; puis ils continuèrent aussi dans la direction du sud. À l'époque qui ramène ces oiseaux en Pensylvanie, j'eus la satisfaction de revoir ceux de l'année précédente, dans ma caverne et aux environs; et là, toujours dans le même nid, deux nouvelles couvées s'élevèrent. Plus haut, à quelque distance sur la crique, je trouvai, sous un pont, d'autres nids de pewees, et plusieurs, dans les prairies adjacentes, étaient attachés à la partie intérieure de quelques hangars qu'on y avait construits pour serrer le foin. Ayant pris un certain nombre de ces oiseaux sur le nid, je reconnus avec plaisir deux de ceux qui portaient à la patte le petit fil d'argent.

«Je fus, sur ces entrefaites, obligé de me rendre en France où je demeurai deux ans. À mon retour, dans le commencement du mois d'août, je trouvai trois jeunes pewees dans la caverne; mais ce n'était plus le nid que j'y avais laissé lors de mon départ. Il avait été arraché de la voûte, et le nouveau était fixé un peu au-dessus de la place qu'occupait l'ancien. J'observai aussi que l'un des parents était très-sauvage, tandis que l'autre me laissait approcher à quelques pas. C'était le mâle; je soupçonnai alors que la première femelle avait payé sa dette à la nature. M'étant informé au fils du fermier, j'appris qu'effectivement il l'avait tuée avec quatre de ses petits, pour servir d'appât à ses hameçons. Le mâle alors avait amené une autre femelle dans la grotte. Aussi longtemps que la plantation de mill-grove m'appartint, il y eut toujours un nid de pewee dans ma retraite; mais, quand je l'eus vendue, la caverne fut détruite, et l'on démolit les rochers majestueux des bords de la crique. Leurs débris servirent à élever un nouveau barrage dans le perkioming.