«Permettez-moi maintenant, et toujours à propos du troglodyte d'Europe, de vous présenter une petite scène dont je dois la description à l'obligeance de mon ami, M. Thomas M'Culloch de Picton.
«Une après-midi, pendant ma résidence à Springvale, non loin de Hammersmith, je m'amusais à suivre de l'œil les évolutions d'un couple de poules d'eau qui prenaient leurs ébats, au bord de ces grands roseaux si communs dans les environs, lorsque mon attention se porta sur un troglodyte qui, un fétu dans le bec, s'était enfoncé tout à coup au milieu d'une petite haie, précisément au-dessous de la fenêtre où je me tenais en observation. Au bout de quelques minutes, l'oiseau reparut, et, prenant son vol vers un champ voisin où du vieux chaume avait été abandonné, il s'empara d'une seconde paille qu'il apporta juste à la même place où la première avait été déposée. Pendant deux heures à peu près, cette opération fut continuée avec la plus grande diligence; puis, voulant se donner un peu de bon temps, il se posa sur la plus haute branche de la haie où il modula sa douce et joyeuse chanson qu'interrompit une personne qui vint à passer par là. De tout le reste de la soirée je n'aperçus plus mon petit architecte; mais, dès le lendemain, son ramage m'attira de bonne heure à la fenêtre, et je le vis, quittant sa perche accoutumée, reprendre avec une nouvelle ardeur son travail de la veille. Dans l'après-midi, je n'eus pas le temps de m'occuper de ses allées et venues; mais, d'un coup d'œil en passant, je pus m'assurer que, sauf les quelques minutes de relâche où son gazouillement frappait mon oreille, la construction avançait avec un degré d'activité en rapport avec l'importance de l'ouvrage. À la fin du deuxième jour, j'examinai l'état des choses, et reconnus que l'extérieur d'un vaste nid sphérique s'en allait terminé, et que tous les matériaux provenaient du vieux chaume, quoiqu'il fût tout noir et à moitié pourri. Dans l'après-midi du jour suivant, ses visites au chaume cessèrent; il ne fit plus que voltiger et fredonner autour de son ouvrage, et, par ses chants prolongés et continuels, semblait plutôt se féliciter de ses progrès, que songer, pour le moment, à les pousser plus loin. Au soir, je trouvai l'extérieur du nid complétement achevé; j'introduisis avec précaution mon doigt dedans: la doublure n'était point encore commencée, probablement à cause de l'humidité qu'avait conservée le chaume. J'y revins encore une demi-heure après, avec un de mes cousins: non-seulement l'oiseau s'était aperçu que son nid avait été envahi, mais, à ma grande surprise, je reconnus que, dans sa colère, il en avait bouché l'entrée, pour en pratiquer une nouvelle du côté opposé de la haie. L'ouverture était fermée avec de la vieille paille, et le travail si proprement exécuté, qu'il ne restait plus de trace de l'ancienne porte. Tout cela, pourtant, était l'ouvrage d'un seul oiseau; et durant tout le temps qu'il mit à bâtir, nous ne remarquâmes jamais d'autre troglodyte en sa compagnie. Dans le choix des matériaux aussi bien que dans l'emplacement du nid, il y avait quelque chose de vraiment curieux. Ainsi, bien qu'au fond et sur les côtés, le jardin fût bordé d'une haie épaisse dans laquelle il eût pu s'établir en parfaite sûreté, et que tout auprès fussent les étables avec une ample provision de paille fraîche, cependant il avait préféré le vieux chaume et la clôture du haut du jardin. Cette partie de la haie était jeune, maigre et séparée des bâtiments par un étroit sentier où passaient et repassaient sans cesse les domestiques; mais les interruptions venant de ce côté lui étaient, je m'imagine, indifférentes, car, dérangé de ses occupations à chaque instant, je l'y voyais revenir de suite, et tout aussi confiant que s'il n'avait pas été troublé. Malheureusement tout son travail fut détruit par un étranger sans pitié; mais il ne déserta pas pour cela la place, et se remit à charrier du vieux chaume avec autant de zèle et d'activité qu'auparavant. Cette fois, néanmoins, il prit si bien ses précautions et fit tant et tant de détours, que je ne pus jamais savoir où il avait caché son second nid.
«Le troglodyte d'hiver ressemble tellement au troglodyte d'Europe, que j'ai cru longtemps à leur identité; mais des comparaisons faites avec soin sur un grand nombre d'individus m'ont appris qu'il existe entre eux certaines diversités constantes de coloration; toutefois j'hésite encore, et n'oserais dire, avec une entière certitude, qu'ils sont spécifiquement différents.»
III.
LE PEWEE
OU GOBE-MOUCHE BRUN.
«Les détails dont se compose la biographie de ce gobe-mouche sont, pour la plupart, si intimement unis avec les particularités de ma propre histoire, que, s'il m'était permis de m'écarter de mon sujet, ce volume serait consacré bien moins à la description et aux mœurs des oiseaux qu'aux impressions de jeunesse d'un homme qui a vécu, longues années, de la vie des bois, en Amérique. Quand j'étais jeune, en effet, je possédais une plantation sur les bords inclinés d'une crique, le perkioming.—Je crois avoir déjà dit son nom; mais, plus que jamais cher à mon cœur, j'aime à le répéter encore.—Quel plaisir pour moi de m'égarer le long de ses rivages sinueux et couverts de rochers! J'étais toujours sûr d'y voir quelque douce et belle fleur s'épanouir au soleil, et d'y rencontrer le vigilant roi-pêcheur en sentinelle à la pointe d'une pierre dont l'ombre se projetait au-dessus du limpide cristal des ondes. De temps en temps aussi passait l'orfraie, suivie d'un aigle à tête blanche; et leurs mouvements gracieux, au sein des airs, emportaient ma pensée bien loin au-dessus d'eux, dans les régions du ciel les plus sereines, et me conduisaient ainsi délicieusement et en silence jusqu'au sublime auteur de toutes choses.»
Comme la science qui nourrit la piété devient vivante et éloquente sans chercher les mots!
IV.
«Ces profondes et douces rêveries accompagnaient souvent mes pas à l'entrée d'une petite caverne creusée dans le roc solide par les mains de la nature. Elle était, du moins je la trouvais alors, suffisamment grande pour mes études: mon papier, mes crayons et parfois un volume des contes si naturels et si charmants d'Edgeworth ou des fables de la Fontaine m'y procuraient d'amples jouissances. C'est dans ce lieu que, pour la première fois, je vis, sous son vrai jour, toute la force de la tendresse paternelle chez les oiseaux; c'est là que j'étudiai les mœurs du pewee; c'est là que j'appris, de manière à ne plus l'oublier, que détruire le nid d'un oiseau ou lui arracher ses œufs et ses petits, c'est un acte d'une grande cruauté.
«J'avais trouvé un nid de ce gobe-mouche à couleur terne, accroché contre le mur, immédiatement au-dessus de l'espèce d'arche qui servait d'entrée à cette paisible retraite. Je regardai dedans: il était vide, mais propre et en bon état, comme si les propriétaires absents comptaient y revenir avec le printemps.—Déjà sur chaque tige les bourgeons étaient gonflés; quelques arbres même se paraient de fleurs; mais la terre était encore couverte de neige, et, dans l'air, on sentait toujours le souffle glacial de l'hiver. Un matin, de bonne heure, je vins à ma grotte: les rayons brillants du soleil coloraient de riches teintes chaque objet autour de moi. Quand j'entrai, un bruit sourd au-dessus de ma tête me fit me retourner, et je vis s'envoler deux oiseaux qui furent se reposer tout près de là.—Les pewees étaient arrivés!—J'en ressentis une vive joie; et, craignant que ma présence ne troublât le joli couple, je sortis, non sans jeter souvent un regard en arrière. Ils étaient sans doute arrivés tout nouvellement, car ils paraissaient bien fatigués. On n'entendait point leur note plaintive; leur huppe n'était pas redressée et les vibrations de leur queue, si remarquables dans cette espèce, semblaient faibles et languissantes. Il n'y avait encore que peu d'insectes, et je jugeai que l'affection qu'ils portaient à ce lieu avait dû, bien plus qu'aucun autre motif, déterminer leur prompt retour. À peine m'étais-je éloigné de quelques pas, que tous deux, d'un même accord[6], ils glissaient de leur branche pour entrer dans la caverne. Je n'y revins plus de tout le jour, et, comme je ne les aperçus ni l'un ni l'autre aux environs, je supposai qu'ils devaient avoir passé la journée entière dans l'intérieur. Je conclus aussi qu'ils avaient gagné ce bienheureux port, soit de nuit, soit tout à fait à la pointe du jour. Des centaines d'observations m'ont prouvé, depuis, que cette espèce émigre toujours pendant la nuit.
«Ne pensant plus qu'à mes petits pèlerins, le lendemain, de grand matin, j'étais à leur retraite, mais pas encore assez tôt pour les y surprendre. Longtemps avant d'arriver, mes oreilles furent agréablement saluées par leurs cris joyeux, et je les vis qui traversaient les airs de côté et d'autre, donnant la chasse à quelques insectes, à ras de la surface de l'eau. Ils étaient pleins d'entrain, volaient fréquemment dans la caverne, en ressortaient, et, se posant parfois à l'entrée, sur un arbre favori, semblaient engagés dans l'entretien le plus intéressant. Le léger frémissement de leurs ailes, les battements de leur queue, leur crête redressée, leur air propret, tout indiquait que la fatigue était oubliée, et qu'ils étaient reposés et heureux. Quand je parus dans la grotte, le mâle se précipita violemment à l'entrée, fit claquer plusieurs fois son bec avec un bruit strident, accompagnant cette action d'une note prolongée et tremblante dont je ne tardai pas à deviner le sens. Puis il vola dans l'intérieur et en ressortit avec une rapidité incroyable: on eût dit le passage d'une ombre.