«Le lendemain matin, il ne paraissait encore aucune lueur de jour, que déjà je me retrouvais à mon poste. Je me remis l'oreille collée contre l'arbre; tout était silencieux au dedans. Il y avait environ vingt minutes que j'étais dans cette posture, lorsque soudain je crus que le grand arbre se déracinait et tombait sur moi. Instinctivement je fis un bond de côté; mais en regardant en l'air, quel ne fut pas mon étonnement de le voir debout et aussi ferme que jamais. C'étaient des hirondelles qu'il vomissait en flots noirs et continus. Je courus reprendre ma place et j'écoutai, réellement stupéfait de ce bruit du dedans, que je ne puis mieux comparer qu'au sourd roulement d'une large roue sous l'action d'un puissant cours d'eau. Il faisait sombre encore, de sorte que je pouvais à peine distinguer l'heure à ma montre; mais j'estime qu'elles mirent à sortir ainsi trente minutes et plus. Puis, l'intérieur de l'arbre redevint silencieux, et elles se dispersèrent dans toutes les directions avec la rapidité de la pensée.

«Immédiatement, je formai le projet d'examiner l'intérieur de cet arbre qui, comme me l'avait dit mon ami le major Groghan, était bien le plus remarquable que j'eusse jamais vu. Pour cette expédition, je m'adjoignis un camarade de chasse, et nous partîmes, munis d'une assez longue corde. Après plusieurs essais, nous réussîmes à la lancer par-dessus la branche brisée de façon à ce que les deux bouts revinssent toucher la terre; ensuite, m'étant armé d'un grand bambou, je grimpai sur l'arbre au moyen de cette sorte de câble et parvins sans accident jusqu'à la branche sur laquelle je m'assis. Mais tout cela fut peine perdue: je ne pus rien voir du tout dans l'intérieur de l'arbre, et ma gaule, d'au moins quinze pieds de long, avait beau s'y promener de droite et de gauche, elle ne touchait à rien qui pût me donner quelque renseignement. Je redescendis fatigué et désappointé.

«Sans me décourager cependant, le lendemain je louai un homme qui fit un trou à la base de l'arbre. Il n'y restait plus que huit à neuf pouces d'écorce et de bois. Bientôt la hache eut mis le dedans à jour, et nous découvrîmes une masse compacte de dépouilles et de débris de plumes réduites en une espèce de terreau au milieu duquel je pouvais encore distinguer des fragments d'insectes et de coquilles. Je me frayai ou plutôt me perçai tout au travers un passage d'environ six pieds. Cette opération ne prit pas mal de temps, et comme je savais par expérience que, si les oiseaux venaient à soupçonner l'existence de ce trou, ils abandonneraient l'arbre sur-le-champ, je le fis soigneusement reboucher. Dès le même soir, les hirondelles revinrent comme d'habitude, et je me gardai de les troubler de plusieurs jours. Enfin, m'étant précautionné d'une lanterne sourde, un soir vers les neuf heures, je retournai au sycomore, résolu de voir à fond dans l'intérieur. Le trou fut ouvert doucement; je me hissai le long des parois en m'aidant de la masse de détritus; mon camarade venait par derrière. Je trouvai tout parfaitement tranquille; et par degrés, dirigeant la lumière de la lanterne sur les côtés de l'excavation béante au-dessus de nous, j'aperçus les hirondelles collées les unes contre les autres et couvrant toute la surface interne. Avec le moins de bruit possible, nous en prîmes et tuâmes plus d'un cent que nous fourrâmes dans nos habits et dans nos poches; puis, nous étant laissés glisser en bas, nous nous retrouvâmes en plein air. Une chose remarquable, c'est que, pendant notre visite, pas un seul de ces oiseaux n'avait laissé dégoutter de sa fiente sur nous. L'entrée exactement refermée, nous reprîmes, fiers et joyeux, le chemin de Louisville. Parmi les cent quinze individus que nous avions emportés, il ne se trouva que six femelles; soixante-six étaient mâles et adultes; le sexe de vingt-deux des autres ne put être déterminé; c'étaient, sans aucun doute, des jeunes de la première couvée: leur chair était tendre, et les tuyaux de leurs plumes paraissaient encore mous.

«Voyons, faisons en gros le compte des oiseaux qui pouvaient être ainsi logés dans cet arbre: l'espace vide commençant à partir de la pile de plumes et de dépouilles pour finir à l'entrée supérieure de la cavité ne présentait pas moins de 25 pieds en hauteur sur 15 de large, en supposant à l'arbre 5 pieds de diamètre, ce qui donnerait 375 pieds carrés de surface. Maintenant, accordons à chaque oiseau un espace d'à peu près 3 pouces, ce qui est plus que suffisant, vu la manière dont ils étaient entassés: il y aura 32 oiseaux par chaque pied carré, et, par conséquent, le nombre total que contenait l'intérieur de ce seul arbre était de 11,000.

«Je ne cessai point de surveiller les mouvements de mes hirondelles. Lorsque les jeunes qui avaient été élevées dans les cheminées de Louisville, Jeffersonville et des maisons du voisinage, ainsi que dans les arbres choisis pour cet objet, eurent abandonné le lieu de leur naissance, je recommençai mes visites au sycomore. C'était le 2 août. Je m'assurai que le nombre des oiseaux qui s'y retiraient n'avait pas augmenté; mais je trouvai beaucoup plus de femelles et de jeunes que de mâles sur une cinquantaine qui furent pris et ouverts. Jour par jour, j'y revins: le 13 août, il n'y en entra guère que deux ou trois cents; le 18, pas un seul ne s'en approcha, et c'est à peine si je vis passer isolément quelques individus qui m'avaient l'air de s'en aller vers le sud. En septembre, pendant la nuit, je regardai dans l'intérieur: il n'y en restait aucun. J'y revins encore une fois, en février, par un temps très froid, et, convaincu que toutes les hirondelles avaient quitté le pays, je refermai définitivement l'ouverture et cessai mes visites.

«Mai cependant était de retour, et son souffle printanier nous ramenait le peuple vagabond des airs. Les hirondelles aussi revinrent à leur arbre, et j'en vis le nombre s'accroître chaque jour. Vers le commencement de juin, j'imaginai de fermer l'entrée avec un bouchon de paille que je pouvais retirer à mon gré au moyen d'une corde. Le résultat fut curieux: les oiseaux, comme d'ordinaire, vinrent pour s'abriter à la tombée de la nuit; ils s'attroupèrent, passant et repassant devant l'arbre d'un air tout dérouté; plusieurs déjà commençaient à s'envoler au loin: j'ôtai le bouchon, et immédiatement ils entrèrent sans discontinuer, jusqu'à ce qu'il ne me fût plus possible de les distinguer du lieu où j'étais.

«J'avais quitté Louisville pour aller me fixer à Henderson, et ce ne fut que cinq ans après que je pus revoir le sycomore, dans l'intérieur duquel les hirondelles abondaient toujours. Les pièces de bois avec lesquelles j'avais bouché mon trou avaient été brisées ou emportées; mais l'ouverture était de nouveau complétement remplie de dépouilles et de débris des oiseaux.—À la fin pourtant, il survint un ouragan tellement violent, que leur antique retraite fut tout de son long couchée par terre.»

VIII.

Revoyez l'aigle dans une autre scène:

«L'aigle est né sublime. Il flotte sur les bannières, il est le symbole du courage et de la grandeur. Il est le blason de la liberté d'Amérique; il servit de type à Rome dans ses conquêtes, à Napoléon dans ses entreprises. La puissance de son élan, la hauteur et la rapidité de son essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son courage justifient ce choix que l'assentiment de tous les peuples consacre. C'est un héros et un tyran. Sa férocité égale sa bravoure. Il aime à plonger ses serres dans le sang; le carnage fait ses délices, alors même qu'il n'a pas besoin d'une proie à dévorer.