«En automne, au moment où des milliers d'oiseaux fuient le nord et se rapprochent du soleil, laissez votre barque effleurer l'eau du Mississipi. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dépasse toutes les autres cimes s'élever en face l'un de l'autre, sur les deux bords du fleuve, levez les yeux. L'aigle est là, perché sur le faîte de l'un des arbres. Son œil étincelle dans son orbite et paraît brûler comme la flamme. Il contemple attentivement toute l'étendue des eaux; souvent son regard s'arrête sur le sol; il observe, il attend; tous les bruits qui se font entendre, il les écoute, il les recueille; le daim, qui effleure à peine les feuillages, ne lui échappe pas. Sur l'arbre opposé, l'aigle femelle reste en sentinelle. De moment en moment, son cri semble exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement d'ailes, par une inclination de tout son corps et par un glapissement dont la discordance et l'éclat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis il se redresse; à son immobilité, à son silence, vous diriez une statue. Les canards de toute espèce, les poules d'eau, les outardes fuient par bataillons serrés, que le cours de l'eau emporte; proies que l'aigle dédaigne, et que ce mépris sauve de la mort. Un son, que le vent fait voler sur le courant, arrive enfin jusqu'à l'ouïe des deux aigles; ce bruit a le retentissement et la raucité[7] d'un instrument de cuivre: c'est le chant du cygne. La femelle avertit le mâle, par un appel composé de deux notes; tout le corps de l'aigle frémit; deux ou trois coups de bec dont il frappe rapidement son plumage le préparent à son expédition. Il va partir.
«Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l'air; son col d'une blancheur de neige, étendu en avant; l'œil étincelant d'inquiétude. Le mouvement précipité de ses deux ailes suffit à peine à soutenir la masse de son corps; et ses pattes, qui se reploient sous sa queue, disparaissent à l'œil. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri de guerre se fait entendre. L'aigle part avec la rapidité de l'étoile qui file ou de l'éclair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau, abaisse son col, décrit un demi-cercle, et manœuvre, dans l'agonie de sa crainte, pour échapper à la mort. Une seule chance de succès lui reste, c'est de plonger dans le courant; mais l'aigle prévoit la ruse; il force sa proie à rester dans l'air, en se tenant sans relâche au-dessous d'elle, et en menaçant de la frapper au ventre et sous les ailes. Cette combinaison, que l'homme envierait à l'oiseau, ne manque jamais d'atteindre son but. Le cygne s'affaiblit, se lasse, et perd tout espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu'il n'aille tomber dans l'eau du fleuve. Un coup des serres de l'aigle frappe la victime sous l'aile, et la précipite obliquement sur le rivage.
«Tant de puissance, d'adresse, d'activité, de prudence ont achevé la conquête. Vous ne verriez pas sans effroi le triomphe de l'aigle. Il danse sur le cadavre; il enfonce profondément ses armes d'airain dans le cœur du cygne mourant; il bat des ailes, il hurle de joie, les dernières convulsions de l'oiseau l'enivrent. Il lève sa tête chauve vers le ciel, et ses yeux enflammés d'orgueil se colorent comme le sang. Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retournent le cygne, percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang encore chaud qui en jaillit.»
IX.
En changeant de spectacle, Audubon change de pinceau pour le décrire, il ne veut pas même déranger les amours des plus petits oiseaux.
«J'ai souvent, dit-il, passé des journées entières dans la société de ces petits êtres ailés. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des vieux troncs et des arbres tombant de décrépitude, la voix du pivert se fait entendre, et tous ses camarades lui répondent. On voit plusieurs mâles attachés à la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter, descendre, exécuter mille évolutions étranges: espèce de ballet burlesque dont il est difficile d'être témoin sans rire. C'est ainsi que les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de l'amuser. Point de jalousie entre ces beaux, qui se disputent paisiblement et sans haine le prix des jeux, la compagne qui doit appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson, les mêmes cérémonies se répètent. Autour de la coquette qui semble indécise, vous voyez quelquefois douze ou treize danseurs voltigeant; les jeux continuent jusqu'au moment où elle donne la préférence à l'un des rivaux, qu'elle attaque de son bec lorsqu'il passe près d'elle. Aussitôt tous les prétendants de s'envoler et de courir après une autre belle. Le couple reste tête-à-tête. Bientôt il s'agit de chercher une habitation commode pour le nouveau ménage. Ils partent ensemble et choisissent dans le bois un tronc d'arbre facile à creuser; tour à tour le mari et la femme opèrent à coups de bec l'excavation qui doit contenir eux et leurs petits. À mesure qu'un débris de l'arbre vole dans l'air, sous le bec de l'un d'eux, l'autre le félicite par un petit cri aigu, écho de sa joie. Enfin, le nid s'achève, et c'est plaisir de voir les deux oiseaux monter et redescendre l'arbre dans tous les sens, aiguiser leurs becs sur tous les rameaux; chasser inexorablement les rouges-gorges et les autres oiseaux; aller en course lointaine à la recherche de fourmis, de larves et d'insectes. Deux semaines après, six œufs, blancs et transparents comme le cristal, sont déposés dans l'asile conjugal.
«Les piverts ont deux couvées par saison; aussi cette race joyeuse pullule-t-elle dans les forêts de l'Amérique, et vous ne pouvez faire une promenade sans entendre leurs cris perçants et le retentissement de leur bec sur l'écorce des arbres.»
«Telles sont les couleurs vives, variées, naïves, que la plume du naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est ainsi que nous comprenons la science. Grâce au progrès de la civilisation, elle ne se contente plus d'une aride nomenclature: elle ne se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours aux classifications symboliques et artificielles qui remplaçaient l'étude du monde et substituaient aux harmonies de la création je ne sais quel squelette, dont les ossements étiquetés servaient de jouet aux érudits. Lisez ces anciennes monographies. Qu'y trouverez-vous? Des titres et des mots, des chiffres et un numérotage éternel, qui ne parle ni à l'âme ni à la pensée. Est-ce donc là, grand Dieu! ton œuvre éternelle, ton œuvre vivante, animée dans toutes ses parties? Quelles inventions puériles me donnez-vous à la place de ce grand tout?»
Ces réflexions sont de l'intelligent traducteur, M. Chasles.
Lamartine.