CXIXe ENTRETIEN.

CONVERSATIONS DE GŒTHE
PAR ECKERMANN.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

Les grands hommes sont comme les grands monuments; on ne les voit pas d'un coup d'œil, on ne les juge pas d'un seul mot. Il faut y revenir une fois, deux fois, trois fois, chaque fois, en un mot, qu'un nouvel écho échappé de leur tombe nous rappelle leur nom ou leur pensée par une de leurs œuvres posthumes ou par les confidences rétrospectives d'un de leurs familiers. Le temps les effeuille comme leurs actes et leurs ouvrages à chaque période de leur existence, à chaque année de leur vie. Leurs opinions, modifiées par les circonstances, changent selon qu'ils ont acquis plus ou moins d'expérience par leur contact avec le temps. Qui pourrait dire si Napoléon à Sainte-Hélène pensait juste comme Napoléon à Marengo ou même comme Napoléon à l'île d'Elbe? Qui pourrait dire si lord Byron, mort à trente-sept ans, aurait pensé à soixante-dix ans ce qu'il avait écrit à vingt-sept ans en Écosse? Qui oserait affirmer que Schiller, écrivant le drame des Brigands à vingt-deux ans, ce drame corrupteur de la moralité publique, l'aurait encore écrit, de sa plume refroidie, à l'âge fait où il écrivait ses belles œuvres savantes et morales, à son âge mûr? Qui pourrait dire enfin si Gœthe, l'homme essentiellement et véritablement progressif, qui doutait de tout, même de Dieu et de l'immortalité, à vingt-huit ans, aurait écrit à quatre-vingt-deux ans le portrait de Faust, le héros du scepticisme? Non, les jugements du premier coup sont des impressions et non des jugements; autrement il faudrait convenir que l'existence, la réflexion, l'expérience des hommes, sont de vains mots qui n'ont aucune influence, aucun amendement, aucun progrès à nous apporter, et que Dieu, en nous accordant le temps, ce grand révélateur de la vérité en tout genre, ne nous a donné qu'une déception dont nous n'avions aucun besoin pour être plus éclairés et plus sages qu'à notre premier mot dans la vie. Ce serait le blasphème contre la Providence; la Providence des grands hommes, c'est la vie, c'est la réflexion, c'est l'expérience, c'est le repentir. Qui oserait enlever le repentir aux plus grands hommes? Ce serait enlever à l'humanité toutes ses améliorations. N'en parlons plus.

II.

Aussi, pendant que le monde contemporain voit ou lit avec admiration ce que tel ou tel grand homme a fait, a dit, ou a écrit dans sa jeunesse, le grand homme qui se voit admiré, ou qui se voit loué souvent à tort, se recueille, s'interroge, juge ses juges, et se dit tout bas: «On m'applaudit pour ce qui méritait, en réalité, d'être condamné! Je ne savais pas, j'étais inexpérimenté; l'illusion, ce mirage des belles âmes, me possédait; maintenant le temps a fait son œuvre, et il ne me reste de ces saintes erreurs que celle qu'il faut nourrir toujours, bien qu'elle m'ait souvent trompé: l'amour du mieux pour l'humanité.»

III.

M. de Las-Cases à Sainte-Hélène, auprès de Napoléon, le capitaine Medwin, auprès de lord Byron en Italie et en Angleterre, furent chacun un de ces échos providentiels que le hasard ou la volonté place à côté de ces grands hommes pour répercuter à l'avenir leurs confidences fausses ou vraies, intéressées ou désintéressées, selon qu'ils voulaient parler à leur chevet ou parler, comme on dit, par la fenêtre. La Providence ménage à ces hommes rares de pareils confidents: les uns pour porter leur voix lointaine à leurs partisans, comme Las-Cases; les autres, comme Medwin, pour donner au monde des notions familières et vraies sur une des grandes natures de leur époque. Quand le plus grand homme de l'Allemagne moderne eut vieilli sans perdre une seule des facultés de son âme et sans perdre un seul des cheveux blanchis de sa large tête, le ciel lui envoya Eckermann, comme le soir envoie au voyageur son ombre prolongée qui le suit dans sa route afin de lui certifier son image. Or, qu'était-ce qu'Eckermann?

IV.