Eckermann, comme Medwin, que j'ai beaucoup connu, était le fils d'un pauvre porte-balle des environs de Hambourg. M. Sainte-Beuve, un de ces esprits tout à la fois philosophiques, poétiques et critiques, qui creusent un sujet ou un homme avec une seule note, en parle ainsi:
«Il n'avait rien en lui de supérieur. C'était une de ces natures de second ordre, un de ces esprits nés disciples et acolytes, et tout préparés par un fonds d'intelligence et de dévouement, par une première piété admirative, à être les secrétaires des hommes supérieurs. Ainsi, en France, avons-nous vu, à des degrés différents, Nicole pour Arnauld, l'abbé de Langeron ou le chevalier de Ramsay pour Fénelon; ainsi eût été Deleyre pour Rousseau, si celui-ci avait permis qu'on l'approchât. Eckermann sortait de la plus humble extraction; son père était porte-balle, et habitait un village aux environs de Hambourg. Élevé dans la cabane paternelle jusqu'à l'âge de quatorze ans, allant ramasser du bois mort et faire de l'herbe pour la vache dans la mauvaise saison, ou accompagnant, l'été, son père dans ses tournées pédestres, le jeune Eckermann s'était d'abord essayé au dessin, pour lequel il avait des dispositions innées assez remarquables; il n'était venu qu'ensuite à la poésie, et à une poésie toute naturelle et de circonstance. Il a raconté lui-même toutes ces vicissitudes de sa vie première avec bonhomie et ingénuité.
«Petit commis, puis secrétaire d'une mairie dans l'un de ces départements de l'Elbe nouvellement incorporés à l'Empire français, il se vit relevé, au printemps de 1813, par l'approche des Cosaques, et il prit part au soulèvement de la jeunesse allemande pour l'affranchissement du pays. Volontaire dans un corps de hussards, il fit la campagne de l'hiver de 1813-1814. Le corps auquel il appartenait guerroya, puis séjourna dans les Flandres et dans le Brabant; le jeune soldat en sut profiter pour visiter les riches galeries de peinture dont la Belgique est remplie, et sa vocation allait se diriger tout entière de ce côté. Mais à son retour en Allemagne, et lorsqu'il se croyait en voie de devenir un artiste et un peintre, une indisposition physique, résultat de ses fatigues et de ses marches forcées, l'arrêta brusquement: ses mains tremblaient tellement qu'il ne pouvait plus tenir un pinceau. Il n'en était encore qu'aux premières initiations de l'art; il y renonça.
«Obligé de penser à la subsistance, il obtint un emploi à Hanovre dans un bureau de la Guerre. C'est à ce moment qu'il eut connaissance des chants patriotiques de Théodore Kœrner, qui était le héros du jour. Le recueil intitulé la Lyre et l'Épée le transporta; il eut l'idée de s'enrôler à la suite dans le même genre, et il composa à son tour un petit poëme sur la vie de soldat. Cependant il lisait et s'instruisait sans cesse. On lui avait fort conseillé la lecture des grands auteurs, particulièrement de Schiller et de Klopstock; il les admira, mais sans tirer grand profit de leurs œuvres. Ce ne fut que plus tard qu'il se rendit bien compte de la stérilité de cette admiration: c'est qu'il n'y avait nul rapport entre leur manière et ses dispositions naturelles à lui-même.
«Il entendit pour la première fois prononcer le nom de Gœthe, et un volume de ses Poésies et Chansons lui tomba entre les mains. Oh! alors ce fut tout autre chose; il sentit un bonheur, un charme indicible; rien ne l'arrêtait dans ces poésies de la vie, où une riche individualité venait se peindre sous mille formes sensibles; il en comprenait tout; là, rien de savant, pas d'allusions à des faits lointains et oubliés, pas de noms de divinités et de contrées que l'on ne connaît plus: il y retrouvait le cœur humain et le sien propre, avec ses désirs, ses joies, ses chagrins; il y voyait une nature allemande claire comme le jour, la réalité pure, en pleine lumière et doucement idéalisée. Il aima Gœthe dès lors, et sentit un vague désir de se donner à lui; mais il faut l'entendre lui-même:
«Je vécus des semaines et des mois, dit-il, absorbé dans ses poésies. Ensuite je me procurai Wilhelm Meister, et sa Vie, ensuite ses drames. Quant à Faust, qui, avec tous ses abîmes de corruption humaine et de perdition, m'effraya d'abord et me fit reculer, mais dont l'énigme profonde me rattirait sans cesse, je le lisais assidûment les jours de fête. Mon admiration et mon amour pour Gœthe s'accroissaient journellement, si bien que je ne pouvais plus rêver ni parler d'autre chose.
«Un grand écrivain, observe à ce propos Eckermann, peut nous servir de deux manières: en nous révélant les mystères de nos propres âmes, ou en nous rendant sensibles les merveilles du monde extérieur. Gœthe remplissait pour moi ce double office. J'étais conduit, grâce à lui, à une observation plus précise dans les deux voies; et l'idée de l'unité, ce qu'a d'harmonieux et de complet chaque être individuel considéré en lui-même, le sens enfin des mille apparitions de la nature et de l'art se découvraient à moi chaque jour de plus en plus.
«Après une longue étude de ce poëte et bien des essais pour reproduire en poésie ce que j'avais gagné à le méditer, je me tournai vers quelques-uns des meilleurs écrivains des autres temps et des autres pays, et je lus non-seulement Shakspeare, mais Sophocle et Homère dans les meilleures traductions...»
«Eckermann, en un mot, travaille à se rendre digne d'approcher Gœthe quelque jour. Comme ses premières études (on vient assez de le voir) avaient été des plus défectueuses, il se mit à les réparer et à étudier tant qu'il put au gymnase de Hanovre d'abord, puis, quand il fut devenu plus libre, et sa démission donnée, à l'université de Gœttingue. Il avait pu cependant publier, à l'aide de souscriptions, un recueil de poésies dont il envoya un exemplaire à Gœthe, en y joignant quelques explications personnelles. Il rédigea ensuite une sorte de traité de critique et de poétique à son intention. Le grand poëte n'avait cessé d'être de loin son «étoile polaire». En recevant le volume de poésies, Gœthe reconnut vite un de ses disciples et de ses amis comme le génie en a à tous les degrés; non content de faire à l'auteur une réponse de sa main, il exprima tout haut la bonne opinion qu'il avait conçue de lui. Là-dessus, et d'après ce qu'on lui en rapporta, Eckermann prit courage, adressa son traité critique manuscrit à Gœthe, et se mit lui-même en route à pied et en pèlerin pour Weimar, sans autre dessein d'abord que de faire connaissance avec le grand poëte, son idole. À peine arrivé, il le vit, l'admira et l'aima de plus en plus, s'acquit d'emblée sa bienveillance, vit qu'il pourrait lui être agréable et utile, et, se fixant près de lui à Weimar, il y demeura (sauf de courtes absences et un voyage de quelques mois en Italie) sans plus le quitter jusqu'à l'heure où cet esprit immortel s'en alla.
«Après la mort de Gœthe, resté uniquement fidèle à sa mémoire, tout occupé de le représenter et de le transmettre à la postérité sous ses traits véritables et tel qu'il le portait dans son cœur, il continua de jouir à Weimar de l'affection de tous et de l'estime de la Cour; revêtu avec les années du lustre croissant que jetait sur lui son amitié avec Gœthe, il finit même par avoir le titre envié de conseiller aulique, et mourut entouré de considération, le 3 décembre 1854.