«Le 21 juin j'avais pris congé de Gœthe. Grâce à ses lettres de recommandation, je trouvai à Iéna le meilleur accueil. Je fis sur les quatre volumes d'Art et Antiquité le travail qu'il m'avait demandé, et je le lui envoyai à Marienbad avec une lettre où je lui disais que j'avais l'intention de quitter Iéna et d'aller habiter une grande ville. Iéna me semblait monotone. Je reçus aussitôt la réponse suivante:
«La table analytique m'est exactement parvenue; elle répond tout à fait à mes désirs et remplit mon but. Que je trouve à mon retour les articles de Francfort rédigés de la même façon, et je vous devrai les meilleurs remercîments. Déjà, tout en ne disant rien, je m'occupe à m'acquitter avec vous en réfléchissant ici à vos pensées, à votre situation, à vos désirs, au but que vous cherchez, à vos plans d'avenir. Je serai, à mon retour, prêt à causer à fond avec vous sur ce qui peut vous convenir. Aujourd'hui, je n'ajoute pas un mot. Le départ de Marienbad me préoccupe et m'occupe beaucoup; il est vraiment bien pénible de rester si peu de temps avec les personnes si remarquables que j'ai trouvées ici.
«Puissé-je vous trouver au sein de votre activité paisible; elle vous mènera un jour par la voie la plus sûre et la plus pure à l'expérience et à la connaissance du monde. Adieu, je pense avec joie à nos relations futures qui seront longues et intimes.
«Gœthe.
«Marienbad, le 14 août 1823.»
«Cette lettre me fit le plus vif plaisir, et je fus dès lors décidé à me laisser entièrement guider par Gœthe. Il revint le 15 septembre de Marienbad, si bien portant, si vigoureux, qu'il pouvait faire plusieurs lieues à pied. C'était un vrai bonheur de le regarder.
«Aussitôt après nous être mutuellement et joyeusement salués, Gœthe me dit:
«Je vais tout vous dire en un mot: Je désire que vous restiez cet hiver près de moi à Weimar.»
«Ce furent là ses premiers mots; il ajouta:
«Ce qui vous convient le mieux, c'est la poésie et la critique. Vous avez pour ces deux genres des dispositions naturelles, c'est là votre métier; vous devez vous y tenir, et il vous procurera bientôt une excellente existence; mais il y a bien des choses qui, sans se rattacher spécialement à ce qui vous occupe, doivent cependant être apprises. Il s'agit de les apprendre vite. C'est ce que vous ferez cet hiver avec nous à Weimar; vous serez étonné à Pâques du chemin que vous aurez fait. Tout sera au mieux pour vous, car tout ce qui peut vous servir dépend de moi. Vous aurez alors acquis de la solidité pour toute votre existence, vous vous sentirez à votre aise, et partout où vous irez, vous irez sans inquiétude. Je m'occuperai d'un logement pour vous dans mon voisinage, car il ne faut pas perdre cet hiver un seul instant. On rencontre réunies à Weimar bien des choses utiles, et peu à peu vous trouverez dans la haute classe une société égale à la meilleure de n'importe quelle grande ville. Je suis lié avec des hommes très-distingués; vous ferez peu à peu connaissance avec eux, et leur commerce sera pour vous à un haut degré instructif et utile.»