«Il me nomma plusieurs personnes, me dit en peu de mots leurs mérites distinctifs, et continua:
«Où pourriez-vous trouver, sur un petit espace, tant d'avantages? Nous avons aussi une bibliothèque excellente, et un théâtre qui, dans ce qu'il y a de plus important, ne le cède à aucun théâtre d'aucune ville allemande. Je vous le répète donc: restez avec nous, et non pas seulement cet hiver; choisissez Weimar pour votre séjour définitif. Les portes et les rues qui en partent conduisent à tous les bouts du monde. Vous voyagerez en été, et vous verrez petit à petit ce que vous avez le désir de voir. Moi, voilà cinquante ans que j'habite ici, et cependant où ne suis-je pas allé? Mais toujours je suis revenu avec plaisir à Weimar.»
«J'étais heureux de voir de nouveau Gœthe près de moi, de l'entendre parler, et je sentais que je lui appartenais tout entier.
«Si je te possède, si je peux, toi seul, te posséder, pensais-je, tout le reste me conviendra.»
«Je lui répétai que j'étais prêt à faire tout ce qu'il jugerait le meilleur dans ma situation.»
X.
On voit qu'Eckermann allait devenir le secrétaire intime de Gœthe, comme Platon celui de Socrate; le titre de disciple était la solde d'Eckermann, il n'en voulait pas d'autre. Toute la maison du poëte-philosophe se composait alors de son fils et de sa belle-fille, femme aimable, instruite, douce, qui gouvernait le ménage et qui répandait sur la vie de Gœthe la douce sérénité de son âme. Le grand-duc lui avait donné pour l'été une maison des champs, où nous le verrons aller souvent pour jouir des beaux jours. Sa pension modique suffisait à son honorable état de maison.
Poursuivons:
«Mardi, 14 octobre 1823.
«Ce soir j'ai assisté pour la première fois à un grand thé chez Gœthe. J'étais le premier arrivé, et je regardai avec plaisir les pièces pleines de lumières qui se succédaient l'une à l'autre. Dans l'une des dernières, je trouvai Gœthe qui vint très-gaiement vers moi. Il portait le costume qui lui va si bien, l'habit noir avec l'étoile d'argent. Nous restâmes encore quelques instants seuls et nous allâmes dans la pièce que l'on appelle la salle du Plafond, où je fus surtout séduit par le tableau des Noces Aldobrandines, suspendu à la muraille au-dessus du canapé rouge. On avait écarté de chaque côté les rideaux verts qui le couvrent, il était parfaitement éclairé, et je me plus à le considérer tranquillement. «Oui, me dit alors Gœthe, les anciens ne se contentaient pas d'avoir de belles idées; chez eux, les belles idées produisaient de belles œuvres. Mais nous, modernes, si nous avons aussi de grandes idées, nous pouvons rarement les produire au dehors avec la force et la fraîcheur de vie qu'elles avaient dans notre esprit.»