«Je vis alors arriver Riemer, Meyer, le chancelier de Müller et plusieurs autres personnes, hommes et dames de la cour. Le fils de Gœthe et madame de Gœthe entrèrent aussi; je fis connaissance avec eux pour la première fois. Les salons se remplissaient peu à peu, tout était animé et vivant. Je vis aussi de brillants et jeunes étrangers avec lesquels Gœthe causait en français.

«La soirée me plut; partout régnaient l'aisance et la liberté: on se tenait debout, on s'asseyait, on plaisantait, on riait, on parlait avec l'un, avec l'autre, chacun suivant sa fantaisie. J'eus avec le jeune Gœthe un entretien très-vif sur le Portrait de Houvald[10], joué au théâtre quelques jours auparavant. Nous étions de la même opinion sur cette pièce, et j'avais du plaisir à voir avec quel esprit et quel feu le jeune Gœthe savait analyser les rapports qu'il avait saisis. Gœthe, au milieu du monde, avait l'air très-aimable. Il allait de l'un à l'autre, et il semblait qu'il aimât toujours mieux écouter et laisser parler les autres que parler lui-même. Madame de Gœthe venait souvent lui prendre le bras, s'enlacer à lui et l'embrasser. Je lui avais dit peu de temps avant que le théâtre me donnait le plus grand plaisir, et que ce plaisir, je le devais à ce que je me laissais aller tout simplement à l'impression faite sur moi par la pièce, sans réfléchir à ce que j'éprouvais. Gœthe avait loué cette manière d'agir, et l'avait trouvée tout à fait appropriée à mon état d'esprit actuel. Je le vis s'approcher de moi avec madame de Gœthe.

«—Voici ma belle-fille, me dit-il, vous connaissez-vous déjà?»

«Nous lui apprîmes que nous venions à l'instant même de faire connaissance.

«—C'est aussi comme toi, Ottilie, un ami du théâtre,» ajouta-t-il, et nous nous félicitâmes mutuellement de notre penchant commun.

«—Ma fille, dit-il, ne manque pas une soirée.»

«—Cela va bien, répondis-je, tant que l'on donne de bonnes pièces, amusantes; mais il y a aussi de l'ennui à supporter, quand les mauvaises arrivent.»

«—Non, répliqua Gœthe, il n'y a rien de meilleur que d'être obligé de voir et d'entendre aussi le mauvais; on prend ainsi contre le mauvais une bonne haine, et on sent mieux ensuite ce qui est bon. Il n'en est pas de même avec un livre; s'il déplaît, on le jette de ses mains; au théâtre, c'est mieux, il faut tout endurer.»

«Je trouvai qu'il avait raison, et je pensai que tout était pour le vieillard une occasion de dire quelque chose de juste.

«Nous nous séparâmes alors, je me mêlai aux autres personnes, qui dans chaque salon causaient bruyamment et gaiement. Gœthe s'était rapproché des dames pendant que j'écoutais les récits de Riemer et de Meyer sur l'Italie. Le conseiller du gouvernement Schmidt, bientôt après, se mit au piano, et joua des morceaux de Beethoven, qui parurent être écoutés avec un profond intérêt. Une dame de beaucoup d'esprit raconta des traits du caractère de Beethoven. Cependant dix heures avaient sonné, la soirée était finie, soirée pour moi on ne peut plus agréable.»