«Je croyais que cette manière de penser était tout à fait digne de respect. Elle était alors la mienne et elle l'est encore maintenant. Eh bien! pour récompense, on m'a couvert de titres de toute espèce que je ne veux pas répéter[14]

«—La lecture seule d'Egmont, dis-je, suffit pour savoir ce que vous pensez. Je ne connais pas de pièce allemande où la cause de la liberté ait été plaidée comme dans celle-là.

«—On a du plaisir à ne pas consentir à me voir comme je suis, et on détourne les regards de ce qui pourrait me montrer sous mon vrai jour. Au contraire, Schiller, qui, entre nous, était bien plus un aristocrate que moi, mais qui bien plus que moi pensait à ce qu'il disait, Schiller avait eu le singulier bonheur de passer pour l'ami tout particulier du peuple. Je lui laisse le titre de tout cœur, et je me console en pensant que bien d'autres ont eu le même sort que moi. Oui, on a raison, je ne pouvais pas être un ami de la Révolution française, parce que j'étais trop touché de ses horreurs, qui, à chaque jour, à chaque heure, me révoltaient, tandis qu'on ne pouvait pas encore prévoir ses suites bienfaisantes. Je ne pouvais pas voir avec indifférence que l'on cherchât à reproduire artificiellement en Allemagne les scènes qui, en France, étaient amenées par une nécessité puissante. Mais j'étais aussi peu l'ami d'une souveraineté arbitraire. J'étais pleinement convaincu que toute révolution est la faute non du peuple, mais du gouvernement. Les révolutions seront absolument impossibles, dès que les gouvernements seront constamment équitables, et toujours en éveil, de manière à prévenir les révolutions par des améliorations opportunes, dès qu'on ne les verra plus se roidir jusqu'à ce que les réformes nécessaires leur soient arrachées par une force jaillissant d'en bas. À cause de ma haine pour les révolutions, on m'appelait un ami du fait existant. C'est là un titre très-ambigu, que l'on aurait pu m'épargner. Si tout ce qui existe était excellent, bon et juste, je l'accepterais très-volontiers. Mais à côté de beaucoup de bonnes choses il en existe beaucoup de mauvaises, d'injustes, d'imparfaites, et un ami du fait existant est souvent un ami de ce qui est vieilli, de ce qui ne vaut rien. Les temps sont dans un progrès éternel; les choses humaines changent d'aspect tous les cinquante ans, et une disposition qui en 1800 sera parfaite est déjà peut-être vicieuse en 1850.—Mais il n'y a de bon pour chaque peuple que ce qui est produit par sa propre essence, que ce qui répond à ses propres besoins, sans singerie des autres nations. Ce qui serait un aliment bienfaisant pour un peuple d'un certain âge sera peut-être un poison pour un autre. Tous les essais pour introduire des nouveautés étrangères sont des folies, si les besoins de changement n'ont pas leurs racines dans les profondeurs mêmes de la nation, et toutes les révolutions de ce genre resteront sans résultats, parce qu'elles se font sans Dieu; il n'a aucune part à une aussi mauvaise besogne. Si, au contraire, il y a chez un peuple besoin réel d'une grande réforme, Dieu est avec elle, et elle réussit. Il était évidemment avec le Christ et avec ses premiers disciples, car l'apparition de cette nouvelle doctrine d'amour était un besoin pour les peuples; il était aussi évidemment avec Luther, car il n'était pas moins nécessaire de purifier cette doctrine défigurée par le clergé. Ces deux grandes puissances que je viens de nommer n'étaient pas des amis du fait établi; leur ferme persuasion était bien plutôt qu'il fallait épurer le vieux levain, et que l'on ne pouvait continuer à marcher toujours dans la fausseté, l'injustice et l'imperfection.»

«Mardi, 27 janvier 1824.

«Gœthe a causé avec moi de la continuation de sa biographie, à laquelle il travaille dans ce moment. Il dit que les dernières époques de sa vie ne peuvent pas avoir la même abondance de détails que sa jeunesse, racontée dans Vérité et Poésie. «Je composerai le récit de ces dernières années sous forme d'Annales; il s'agit moins de raconter ma vie que de montrer sur quoi s'est exercée mon activité. D'ailleurs, pour tout individu, l'époque la plus intéressante est celle du développement[15], et pour moi cette époque se termine dans les volumes détaillés de Vérité et Poésie. Plus tard commence la lutte avec le monde, et cette lutte n'est intéressante qu'autant qu'il en sort quelque chose. Et puis, la vie d'un savant d'Allemagne, qu'est-ce? Ce qu'elle a produit pour moi de bon, je ne pourrais pas le publier, et ce qui pourrait être publié ne vaut pas la peine de l'être. Et où sont les auditeurs auxquels on aurait du plaisir à faire un pareil récit? Lorsque je regarde en arrière le commencement et le milieu de ma vie et que je viens à penser combien il me reste peu dans ma vieillesse de ceux qui étaient avec moi quand j'étais jeune, je pense toujours à ce qui arrive à ceux qui vont passer un été aux eaux. En arrivant, on fait connaissance et amitié avec des personnes qui étaient déjà là depuis longtemps et qui sont près de partir. Leur perte fait de la peine. On se rattache alors à la seconde génération, avec laquelle on vit assez longtemps et avec laquelle on lie des rapports intimes: mais elle part aussi, et nous laisse solitaire avec une troisième génération qui arrive presque au moment de notre propre départ et avec laquelle nous n'avons rien du tout de commun.

«On m'a toujours vanté comme un favori de la fortune; je ne veux pas me plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence; mais au fond elle n'a été que peine et travail, et je peux affirmer que, pendant mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de vrai bien-être. Ma vie, c'est le roulement perpétuel d'une pierre qui veut toujours être soulevée de nouveau. Mes Annales éclairciront ce que je dis là. On a trop demandé à mon activité, soit extérieure, soit intérieure. À mes rêveries et à mes créations poétiques je dois mon vrai bonheur. Mais combien de troubles, de limites, d'obstacles, n'ai-je pas rencontrés dans les circonstances extérieures! Si j'avais pu me retirer davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre davantage dans la solitude, j'aurais été plus heureux, et j'aurais fait bien plus aussi comme poëte[16]

Il ajoutait:

«Pour moi, dans ce que j'ai eu à faire et à mener, je me suis toujours conduit en royaliste. J'ai laissé bavarder autour de moi, et j'ai fait ce que je pensais être bien. J'embrassais les choses d'un coup d'œil général, et je savais où je me dirigeais. Si j'avais fait une faute, je l'avais faite seul, et je pouvais la réparer; mais si nous avions été plusieurs à la faire, la réparer eût été impossible, parce que chacun aurait eu une opinion différente.»

Lamartine.

(La suite au prochain entretien.)