CXXe ENTRETIEN.
CONVERSATIONS DE GŒTHE
PAR ECKERMANN.
(DEUXIÈME PARTIE.)
I.
Quant à la religion positive, il en parle avec une odieuse légèreté.
«Ces mystères incompréhensibles sont beaucoup trop au-dessus de nous pour être un sujet d'observations quotidiennes et de spéculations funestes à l'esprit. Que celui qui a la foi en une durée future jouisse de son bonheur en silence, et qu'il ne se trace pas déjà des tableaux de cet avenir. À l'occasion de l'Uranie de Tiedge, j'ai remarqué que les personnes pieuses forment une espèce d'aristocratie comme les personnes nobles. J'ai trouvé de sottes femmes, et j'ai été obligé de supporter de la part de plusieurs d'entre elles une espèce d'examen à mots couverts sur ce point. Je les indignais en leur disant:
«Je serai très-satisfait, si, après cette vie, je suis encore favorisé d'une autre, mais je demande seulement à ne rencontrer là-haut aucun de ceux qui ici-bas ont eu la foi à la vie future, car je serais alors bien malheureux! Toutes ces âmes pieuses viendraient toutes m'entourer en me disant: Eh bien! n'avions-nous pas raison? Ne vous l'avions-nous pas dit? N'est-ce pas arrivé?... Et je serais, même là-haut, condamné à un ennui sans fin. S'occuper des idées sur l'immortalité, cela convient aux classes élégantes et surtout aux femmes qui n'ont rien à faire. Mais un homme d'esprit solide, qui pense à être déjà ici-bas quelque chose de sérieux, et qui par conséquent a chaque jour à travailler, à lutter, à agir, cet homme laisse tranquille le monde futur et s'occupe à être actif et utile dans celui-ci. Les idées sur l'immortalité sont bonnes aussi pour ceux qui n'ont pas été très-bien partagés ici-bas pour le bonheur, et je parierais que, si le bon Tiedge avait eu un meilleur sort, il aurait eu aussi de meilleures idées.»
L'insensé! Si les malheureux et les pauvres n'avaient pas le droit de compter sur l'immortalité, où serait leur consolation ou leur vengeance?
Gœthe rectifie lui-même ailleurs ces assertions téméraires. Le temps lui enseigne l'immortalité!