«Il me dit, ce jour-là, que la connaissance du monde était innée chez le vrai poëte, et que pour le peindre il n'avait besoin ni de grande expérience ni de longues observations.

«J'ai écrit mon Gœtz de Berlichingen, disait-il, quand j'avais vingt-deux ans, et dix ans plus tard j'étais étonné de la vérité de mes peintures. Je n'avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que je peignais, je devais donc posséder par anticipation la connaissance des différentes conditions humaines. En général, avant de connaître le monde extérieur, je n'éprouvais de plaisir qu'à reproduire mon monde intérieur. Lorsque plus tard j'ai vu que le monde était réellement comme je l'avais pensé, il m'ennuya, et je perdis toute envie de le peindre. Oui, je peux le dire, si pour peindre le monde j'avais attendu que je le connusse, ma peinture serait devenue un persiflage.»

«C'est ainsi que Gœthe disait de Byron que le monde était pour lui transparent, et qu'il pouvait le peindre par pressentiment. J'exprimai quelques doutes; je demandai si, par exemple, Byron réussirait à peindre une nature inférieure, animale; son caractère personnel me semblait trop puissant pour qu'il aimât à se livrer à de pareils sujets. Gœthe me l'accorda, en disant que les pressentiments ne s'étendaient pas au-delà des sujets qui sont analogues au talent du poëte, et nous convînmes ensemble que l'étendue plus ou moins grande des pressentiments donnait la mesure du talent.

«Si Votre Excellence soutient, dis-je alors, que le monde est inné dans le poëte, elle ne parle sans doute que du monde intérieur, et non du monde des phénomènes et des rapports; par conséquent, pour que le poëte puisse tracer une peinture vraie, il a besoin d'observer la réalité.

«—Oui, certainement, répondit Gœthe. Les régions de l'amour, de la haine, de l'espérance, du désespoir, toutes les nuances de toutes les passions de l'âme, voilà ce dont la connaissance est innée chez le poëte, voilà ce qu'il sait peindre. Mais il ne sait pas d'avance comment on tient une cour de justice, quels sont les usages dans les parlements, ou au couronnement d'un empereur, et pour ne pas, en pareils sujets, blesser la vérité, il faut que le poëte étudie ou voie par lui-même. Je pouvais bien, par pressentiment, avoir sous ma puissance pour Faust les sombres émotions de la fatigue de l'existence, pour Marguerite les émotions de l'amour, mais avant d'écrire ce passage: «Avec quelle tristesse le cercle incomplet de la lune décroissante se lève dans une vapeur humide,» il me fallait observer la nature.»

«Dimanche, 29 février 1824.

«Je suis allé à midi chez Gœthe, qui m'a invité à une promenade en voiture avant dîner. Je le trouvai à déjeuner, et je m'assis en face de lui, pour causer sur les travaux qui nous occupent et qui se rapportent à la nouvelle édition de ses œuvres. Je lui conseillai d'y comprendre les Dieux, les Héros et Wieland et les Lettres d'un Pasteur.

«De mon point de vue actuel, je ne peux juger ces productions de ma jeunesse, me dit-il. C'est à vous, jeunes gens, à décider. Cependant je ne veux pas dire de mal de ces commencements; j'étais encore dans l'obscurité, et je marchais en avant sans trop savoir où j'allais, mais cependant j'avais déjà le sens du vrai, une baguette divinatoire qui m'enseignait où était l'or.»

«J'observai qu'il en était ainsi pour tous les grands talents, car autrement, lorsqu'ils s'éveillent dans ce monde si mélangé, ils ne sauraient pas saisir le vrai et éviter le faux. Cependant on avait attelé; nous suivîmes la route vers Iéna. Gœthe, au milieu de différents sujets, me parla des nouveaux journaux français. «La constitution en France, dit-il, chez un peuple qui renferme tant d'éléments vicieux, repose sur une tout autre base que la constitution anglaise. En France tout se fait par la corruption; toute la révolution française même a été menée à l'aide de corruptions.»

Il pensait à Mirabeau.