«Ce soir, chez Gœthe, j'étais seul avec lui; nous avons causé de différentes choses, tout en buvant une bouteille de vin; nous avons parlé du théâtre français, en l'opposant au théâtre allemand.
«Il sera bien difficile, a dit Gœthe, que le public allemand arrive à une espèce de jugement sain, comme cela existe à peu près en Italie et en France. L'obstacle principal, c'est que sur nos scènes on joue de tout. Là où nous avons vu hier Hamlet, nous voyons aujourd'hui Staberle[20], et là où demain doit nous ravir la Flûte enchantée, il faudra, après-demain, écouter les farces du plaisant à la mode.»
IV.
Voici comment, en homme supérieur, il se jugeait lui-même:
«Le style d'un écrivain est la contre-épreuve de son caractère; si quelqu'un veut écrire clairement, il faut d'abord qu'il fasse clair dans son esprit, et si quelqu'un veut avoir un style grandiose, il faut d'abord qu'il ait une grande âme.»
«Gœthe a parlé ensuite de ses adversaires, disant que cette race est immortelle.
«Leur nombre est Légion, a-t-il dit, cependant il n'est pas impossible de les classer à peu près. Il y a d'abord ceux qui sont mes adversaires par sottise; ce sont ceux qui ne m'ont pas compris et qui m'ont blâmé sans me connaître. Cette foule considérable m'a causé dans ma vie beaucoup d'ennuis, mais cependant il faut leur pardonner; ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.
«Une seconde classe très-nombreuse se compose ensuite de mes envieux. Ceux-là ne m'accordent pas volontiers la fortune et la position honorable que j'ai su acquérir par mon talent. Ils s'occupent à harceler ma réputation et auraient bien voulu m'annihiler. Si j'avais été malheureux et pauvre, ils auraient cessé.
«Puis arrivent, en grand nombre encore, ceux qui sont devenus mes adversaires parce qu'ils n'ont pas réussi eux-mêmes. Il y a parmi eux de vrais talents, mais ils ne peuvent me pardonner l'ombre que je jette sur eux.
«En quatrième lieu, je nommerai mes adversaires raisonnés. Je suis un homme, comme tel j'ai les défauts et les faiblesses de l'homme, et mes écrits peuvent les avoir comme moi-même. Mais comme mon développement était pour moi une affaire sérieuse, comme j'ai travaillé sans relâche à faire de moi une plus noble créature, j'ai sans cesse marché en avant, et il est arrivé souvent que l'on m'a blâmé pour un défaut dont je m'étais débarrassé depuis longtemps. Ces bons adversaires ne m'ont pas du tout blessé; ils tiraient sur moi, quand j'étais déjà éloigné d'eux de plusieurs lieues. Et puis en général un ouvrage fini m'était assez indifférent; je ne m'en occupais plus et je pensais à quelque chose de nouveau.