«Une quantité considérable d'adversaires se compose aussi de ceux qui ont une manière de penser autre que la mienne et un point de vue différent. On dit des feuilles d'un arbre que l'on n'en trouverait pas deux absolument semblables; de même dans un millier d'hommes on n'en trouverait pas deux entre lesquels il y eût harmonie complète pour la pensée et les opinions. Cela posé, il me semble que, si j'ai à m'étonner, c'est, non pas d'avoir tant de contradicteurs, mais au contraire tant d'amis et de partisans. Mon siècle tout entier différait de moi, car l'esprit humain, de mon temps, s'est surtout occupé de lui-même, tandis que mes travaux, à moi, étaient tournés surtout vers la nature extérieure; j'avais ainsi le désavantage de me trouver entièrement seul. À ce point de vue, Schiller avait sur moi de grands avantages. Aussi, un général plein de bonnes intentions m'a un jour assez clairement fait entendre que je devrais faire comme Schiller. Je me contentai de lui développer tous les mérites qui distinguaient Schiller, mérites que je connaissais à coup sûr mieux que lui; mais je continuai à marcher tranquillement sur ma route, sans plus m'inquiéter du succès, et je me suis occupé de mes adversaires le moins possible.»
V.
Et voyez plus bas combien son génie ne lui servait que pour mieux affirmer son Dieu et l'immortalité de son âme:
«Nous avions fait le tour du bois, nous tournâmes près de Tiefurt pour revenir à Weimar; nous avions en face de nous le soleil couchant. Gœthe est resté quelques instants enfoncé dans ses pensées, puis il m'a cité ce mot d'un ancien:
«Même lorsqu'il disparaît, c'est toujours le même soleil!»
«Et il a ajouté avec une grande sérénité:
«Quand on a soixante-quinze ans, on ne peut pas manquer de penser quelquefois à la mort. Cette pensée me laisse dans un calme parfait, car j'ai la ferme conviction que notre esprit est une essence d'une nature absolument indestructible; il continue à agir d'éternité en éternité. Il est comme le soleil, qui ne disparaît que pour notre œil mortel; en réalité il ne disparaît jamais; dans sa marche il éclaire sans cesse.»
VI.
Il revint quelques jours après sur la science et passa de là à Byron, pour lequel il avait un enthousiasme sans moralité et sans mesure. Voyez comment il lui immole le Tasse:
«Je suis loin de soutenir qu'une science modeste et saine nuise à l'observation; au contraire, je répéterai le vieux mot: Nous n'avons vraiment d'yeux et d'oreilles que pour ce que nous connaissons. Le musicien en écoutant un orchestre entend chaque instrument, chaque note isolément; celui qui n'est pas connaisseur est comme rendu sourd par l'effet général de l'ensemble. Le promeneur qui ne cherche que son loisir ne voit dans une prairie qu'une surface agréable par sa verdure ou par ses fleurs; l'œil du botaniste y aperçoit du premier coup un nombre infini de petites plantes et de graminées différentes qu'il distingue et qu'il voit séparément. Cependant il y a une mesure pour tout, et comme, dans mon Gœtz, l'enfant, à force d'être savant, ne connaît plus son père, il y a dans la science des gens qui, perdus dans leur savoir et dans leurs hypothèses, ne savent plus ni voir ni entendre. Tout va très-vite avec eux, mais tout sort d'eux. Ils sont si occupés de ce qui s'agite en eux-mêmes, qu'il en est d'eux comme d'un homme qui, tout à un sentiment passionné, passera dans la rue à côté de son meilleur ami sans le voir. Il faut pour observer la nature une tranquille pureté d'âme que rien ne trouble et ne préoccupe. Si l'enfant attrape le papillon posé sur la fleur, c'est que pour un moment il a rassemblé sur un seul point toute son attention, et il ne va pas au même instant regarder en l'air pour voir se former un joli nuage.