«—Ainsi, dis-je, les enfants et leur pareils pourraient servir dans la science en qualité de très-bons manœuvres.

«—Plût à Dieu, s'écria Gœthe, que nous ne fussions tous rien de plus que de bons manœuvres! C'est justement parce que nous voulons être davantage, et parce que nous introduisons partout avec nous un appareil de philosophie et d'hypothèses, que nous nous perdons.»

«Il y eut un moment de silence. Riemer renoua la conversation en parlant de lord Byron et de sa mort. Gœthe a fait une magnifique analyse de ses écrits, lui a prodigué les louanges les plus vives et a proclamé hautement ses mérites. Puis il a dit:

«Quoique Byron soit mort si jeune, sa mort n'a rien fait perdre d'essentiel à la littérature au point de vue de son développement. D'une certaine façon, Byron ne pouvait pas aller plus loin. Il avait touché les sommets de sa puissance créatrice, et, quoi qu'il eût pu faire encore dans la suite, il n'aurait pas pu cependant étendre les limites tracées autour de son talent. Dans son inconcevable poëme du Jugement dernier, il a écrit l'œuvre extrême qu'il pouvait écrire.»

«L'entretien se tourna ensuite sur le poëte italien Torquato Tasso, et sur ses différences avec Byron. Gœthe ne cacha pas la grande supériorité de l'Anglais pour l'esprit, la connaissance du monde et la puissance de production.

«On ne peut, a-t-il dit, comparer les deux poëtes sans détruire l'un par l'autre. Byron est le buisson enflammé qui réduit en cendres le cèdre sacré du Liban. La grande épopée de l'Italien a soutenu sa gloire à travers les siècles, mais avec une seule ligne du Don Juan on pourrait empoisonner toute la Jérusalem délivrée

VII.

Il aimait Klopstock, mais il n'exaltait que son lyrisme.

Les Français, disait-il, ont de l'intelligence et de l'esprit, mais ils n'ont pas de fond et pas de piété, ce qui leur sert.

«Il pensait comme moi sur le poëme de Dante. On parlait de l'obscurité de ses poésies, qui est telle que ses compatriotes eux-mêmes ne l'entendent pas. Les Français de ce temps ont prétendu les remettre à la mode, mais ils n'oseront pas les remettre en lecture. Ils ont prétendu en faire un guelfe pendant qu'il cherchait à ramener un empereur étranger pour posséder l'Italie. Il m'en parla d'ailleurs avec une profonde admiration; il ne l'appelait pas un talent, mais une nature