«—Quand il se laisse fendre, certainement, c'est-à-dire quand les fibres sont assez grosses, mais les fibres de l'érable sont trop fines et trop entremêlées.
«—Hum! hum! dit Gœthe. Avec vos goûts d'archer vous êtes arrivé à de très-jolies connaissances, et à des connaissances vivantes, à celles que l'on n'obtient que par des moyens pratiques. C'est là toujours l'avantage d'une passion, elle nous fait pénétrer le fond des choses. Les recherches et les erreurs donnent aussi des enseignements; on connaît non-seulement la chose elle-même, mais tout ce qui la touche tout à l'entour. Que saurais-je moi-même sur les plantes, sur les couleurs, si j'avais reçu ma science toute faite et si je l'avais apprise par cœur? Mais comme j'ai tout cherché et trouvé par moi-même, comme à l'occasion je me suis trompé, je peux dire que sur ces deux sujets j'ai quelques connaissances, et que j'en sais plus qu'il n'y en a sur le papier. Mais parlez-moi toujours de votre arc. J'ai vu des arcs écossais tout droits, et d'autres au contraire recourbés à leur extrémité; lesquels tenez-vous pour les meilleurs?
«—Je pense que la force du jet est plus grande dans les arcs à extrémités recourbées. Depuis que je sais comment on courbe les arcs, je courbe les miens; ils lancent mieux et sont aussi plus jolis à l'œil.
«—C'est par la chaleur, n'est pas, dit Gœthe, que l'on produit ces inflexions?
«—Par une chaleur humide. Je trempe mon arc dans l'eau bouillante à six ou huit pouces de profondeur, et après une heure, quand il est bien chaud, je l'introduis entre deux morceaux de bois qui ont à leur intérieur une ligne creusée suivant la forme que je veux donner à l'arc. Je le laisse dans cet étau au moins un jour et une nuit, et quand il est sec il ne bouge plus.
«—Savez-vous? dit Gœthe en souriant mystérieusement; je crois que j'ai pour vous quelque chose qui ne vous déplairait pas. Que diriez-vous, si nous descendions et si je vous mettais à la main un vrai arc de Baschkir?
«—Un arc de Baschkir! m'écriai-je avec enthousiasme, un vrai?
«—Oui, mon cher fou, un vrai! Venez un peu.»
«Nous descendîmes dans le jardin. Gœthe ouvrit la porte de la pièce inférieure d'un petit pavillon, dans laquelle je vis, aux murs et sur des tables, des curiosités de toute espèce. Je ne jetai qu'un coup d'œil sur tous ces trésors; je n'avais d'yeux que pour mon arc.
«Le voici, dit Gœthe, en le tirant d'un amas d'objets bizarres de toute espèce. Il est bien resté tel qu'il était quand un chef de Baschkirs me le donna en 1814. Eh bien, qu'en dites-vous?»