«Lorsque Gœthe se retira, on entendit Napoléon dire encore à Berthier et à Daru, avec un accent réfléchi:
«—Voilà un homme!»
«Il était dans le caractère de Gœthe de ne pas communiquer facilement ce qui le touchait de près, et il garda un profond silence sur cette audience; peut-être était-ce aussi par modestie et délicatesse. Il éluda les questions que lui fit le grand-duc. Mais on vit bientôt que les paroles de Napoléon avaient fait sur lui une forte impression. L'invitation de venir à Paris l'occupa surtout pendant longtemps et très-vivement. Il me demanda plusieurs fois à quelle somme monterait son établissement à Paris, tel qu'il l'entendait, et c'est sans doute en pensant combien de gênes et de privations l'y attendaient qu'il renonça au projet de s'y rendre.—C'est seulement peu de temps avant sa mort que je le décidai à écrire le récit laconique qu'il a laissé.» (M. de Müller.)
«Au bal donné le 6 octobre à Weimar, Napoléon causa encore avec Gœthe, et, parlant toujours de la tragédie, il l'aurait placée au-dessus de l'histoire. D'après M. Thiers, à propos du drame imité de Shakspeare, «qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au burlesque,» il dit à Gœthe:
«—Je suis étonné qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres tranchés.»
«On affirme que les Mémoires de M. de Talleyrand donneront encore des détails sur cette entrevue historique.»
[14]: «Oui, il veut que les nobles soient pleins d'humanité, mais il les maintient dans la possession de leurs titres, de leur rang, et c'est là une modération qui ne pouvait plaire dans un temps de révolution radicale.»
[15]: «Il est remarquable que la partie la plus intéressante, la plus détaillée des Mémoires écrits sur eux-mêmes par les personnages célèbres, soit toujours la première. Tout le monde se souvient des chapitres délicieux dans les premiers livres des Confessions de saint Augustin, de J.-J. Rousseau, des Mémoires de Chateaubriand, de G. Sand, des Confidences de Lamartine. Mais avec la jeunesse s'en vont la poésie et le charme! Vers trente ans, l'âme, trop souvent froissée, a perdu sa fleur première. «La lutte avec le monde commence,» l'esprit l'emporte sur le cœur, et tout devient plus froid.—Il faut arriver aux dernières années et aux dernières scènes de l'existence, pour retrouver l'intérêt profond et saisissant.»
[16]: «Dans ses Entretiens, notre Lamartine a dit à son tour: «Il me semble que je me juge bien en convenant avec une juste modestie que je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant peut-être avec trop d'orgueil que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'être. Il aurait fallu pour cela que la destinée m'eût fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la vie active... Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité, de mon imagination, de ma raison dans la seule faculté poétique... je crois... que j'aurais pu accomplir quelque œuvre non égale, mais parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures... Il en a été autrement, il est trop tard pour revenir sur ses pas!...»—Je rapproche ces deux témoignages de deux des plus grands poëtes du siècle en souhaitant qu'ils tombent sous les yeux de leur successeur; peut-être, grâce à cet aveu de ses devanciers, serait-il plus sage qu'eux. Est-ce tout à fait un mal? Gœthe a laissé moins de beaux vers, mais il a, comme ministre, rendu d'immenses services au grand-duché de Weimar, et par suite à l'Allemagne entière. Lamartine n'a pas écrit l'épopée qu'il rêvait, mais il a écrit quelques lois qui valent bien des chants épiques. Le bien a profité des pertes du beau. Quand une grand âme est active, ce qu'elle fait reçoit toujours sa noble et durable empreinte.»
[17]: «Cette maisonnette existe encore. C'est un des cadeaux de Charles-Auguste à Gœthe. Aujourd'hui un jardinier de bonne maison ne consentirait pas à y loger sans embellissements préalables. Gœthe l'a habitée avec bonheur pendant des années, et il y a composé une grande partie de ses chefs-d'œuvre.»