Aidez-moi donc, ma tante; je ne sais pas dire, je m'embrouille dans lui et dans moi sans pouvoir les démêler dans mes paroles, comme je n'aurais pas su les démêler dans notre inclination l'un pour l'autre; enfin, c'est comme si mon cœur avait battu dans son sein, et comme si son cœur avait battu dans ma poitrine, ou plutôt, non, ce n'étaient pas deux cœurs, c'était un seul cœur en deux personnes. Tellement, mon père et ma tante, dit-elle en se tournant à demi vers eux, que vous croyez que c'est moi qui suis ici seule avec vous; eh bien! pas du tout, il y est tout entier avec moi; je le vois, je le sens, je l'entends, je lui parle. De même que ses gardiens là-bas croient qu'il est seul enchaîné sur le banc de sa galère; eh bien! non, j'y suis tout entière avec lui et en lui, aussi présente que vous croyez me voir ici, dans la cabane; c'était, c'est encore et ce sera toujours ainsi. L'amour, à ce qu'il paraît, est un mystère.

Tout cela n'est que pour vous dire que je ne me doutais seulement pas que j'aimais d'amour Hyeronimo, et que lui non plus ne se doutait pas qu'il m'aimait d'amour jusqu'au moment où les sbires, en l'emmenant à la mort, nous apprirent que l'un ne pouvait pas respirer sans l'autre. Ni Dieu ni ses anges n'y pouvaient trouver à redire, n'est-ce pas, puisque nous étions aussi innocents que ces deux gouttes de lait qui se fondent en une seule goutte en tombant du bout de mes deux seins sur les lèvres du petit innocent que voilà?

L'image dont cette naïve jeune mère ne soupçonnait pas même la candeur ne fit sourire ni l'aveugle, ni la vieille tante, ni moi; tout était pureté dans cette bouche pure, vierge d'âme, quoique avec son fruit d'innocence sur son sein.

CXXV

—Aussi, vous le savez bien, mon père, et vous, ma tante, nous n'avions jamais deux volontés, lui et moi. Quand il me disait: Allons ici ou là, j'allais; quand je l'appelais, il venait partout où j'avais fantaisie d'aller moi-même; nous ne savions jamais qui est-ce qui avait pensé le premier, mais nous pensions toujours la même chose: à la source, pour puiser l'eau de la maison; sur les branches, pour battre les châtaignes; aux noisetiers, pour remplir lui sa chemise, moi mon corset de noisettes vertes; au maïs, pour sarcler les cannes ou cueillir les grains jaunis par l'été; à la vigne, aux figuiers, pour couper les grappes ou pour sécher les figues mûres; à l'étable, pour traire les chèvres, pendant qu'il les tenait par les cornes; dans le ravin, où il y a l'écho de la grotte, pour nous apprendre à remuer les doigts sur les trous du chalumeau de la zampogna, à chercher à l'envi l'un de l'autre des airs nouveaux dans l'outre du vent qui s'enflait et se désenflait de musique sous notre aisselle; ici, là, enfin partout, toujours deux, toujours ensemble, toujours un! Quand vous en appeliez un, mon père ou ma tante, il en venait toujours deux, car votre appel ne trouvait jamais l'un sans l'autre.

CXXVI

Ce fut ainsi jusqu'à l'approche de mes quatorze ans; jusque-là, ni moi ni lui nous n'avions senti le moindre ombrage l'un de l'autre; nous nous regardions tant qu'il nous plaisait dans le fond des yeux, sans que le regard de l'un troublât le moins du monde l'œil de l'autre, pas plus que le rayon de midi ne trouble l'eau de la grotte quand il la regarde à travers les feuilles du frêne, et qu'il la transperce jusqu'au fond, sans y voir seulement sombrir autre chose que son image. Nous nous regardions quelquefois ainsi par badinage jusqu'à ce que l'eau du cœur nous montât de fatigue dans les yeux; mais cette eau était aussi pure que celle de la grotte au soleil.

CXXVII

Cependant, peu de temps avant le malheur du châtaignier blessé, du troupeau tué, du plomb sur mes bras et du coup de fusil tiré innocemment par Hyeronimo pour me défendre contre les sbires, je commençais à changer sans savoir pourquoi, à n'être plus si bonne, si gaie et si prévenante qu'à l'ordinaire avec le pauvre garçon, à l'éviter sans raison, à trembler comme d'un frisson quand j'entendais son pas ou sa voix, à rentrer à la maison pour filer à côté de ma tante quand j'aurais pourtant mieux aimé à être dehors au soleil ou à l'ombre auprès de lui, à me retirer toute seule avec mes chèvres et mes moutons dans les bruyères les plus écartées, à me cacher derrière les oseraies au bord de l'eau courante et à regarder sans voir je ne sais quoi dans le ruisseau le jour, ou dans le firmament le soir. J'étais bien aise qu'il ne sût pas où j'étais, et bien fâchée de ce qu'il ne venait pas me surprendre; le moindre saut d'un petit poisson hors de l'eau, la moindre branche d'osier qu'un oiseau faisait tressauter en s'envolant me faisaient tressaillir; quelquefois même je pleurais sans savoir de quoi, puis je riais quand il n'y avait pas sujet de rire; enfin une quenouille emmêlée de contradiction, quoi! tellement que je ne me comprenais pas moi-même, et que ma tante disait à mon père, qui ne m'entendait plus si folâtre: «Ne t'inquiète pas, mon frère, c'est la mue. L'oiseau fait ses ailes, la chevrette fait ses dents, l'enfant fait son cœur.» Et je les entendais rire tout bas.

CXXVIII