Mais ici, monsieur, il faut qu'elle nous dise elle-même ce qui s'était passé dans sa tête et dans son cœur si soudainement, en voyant son cousin traîné à la mort par les sbires, et tout ce qui se passa ensuite entre elle et lui à Lucques après que nous fûmes séparés les uns des autres pendant ces six mortels mois, plus longs que toute une vie d'homme.

Allons, Fior d'Aliza, continua-t-il en s'adressant à la jeune et rougissante sposa, conte au seigneur ton idée en faisant ce que tu fis, et comment la grâce de Dieu a tout fait tourner, malgré tant de transes, au profit de l'amour. Regardez ce bel enfant de trois mois qui dort, tout rose, sur sa coupe blanche et toujours pleine; c'est pourtant un fruit d'une veille de mort. Qui le dirait à le voir.

La jeune mère regarda en dessous le visage endormi de son beau nourrisson et sourit de souvenir en s'envermeillant de pudeur; puis elle raconta, sans lever une seule fois les yeux, et comme par pure obéissance à son père, ce qu'on va lire. Cela sortait de sa bouche sans chaleur, sans exclamation, sans style, sobrement, simplement, sans bruit, sans couleur, comme la lumière sort de la lampe quand on l'allume. Le crépuscule, qui commençait à tomber et à assombrir l'air dans la cabane, la vêtissait d'une brume de Rembrandt, dans l'angle, entre l'âtre et la fenêtre; ce demi-jour, presque nuit, rassurait sa timidité un peu sauvage; et puis on voyait qu'elle attendait quelqu'un à chaque minute (c'était Hyeronimo), et qu'elle avait besoin de parler fièvreusement de lui et d'elle pour dévorer par des paroles l'amoureuse impatience de ce cher retour.

Quant à l'enfant, il continuait à dormir sur le blanc oreiller, pendant que la jeune femme allait raconter comment il était venu au monde, entre deux rosées de sang et de larmes.

CXXIII

—Faut-il tout dire au seigneur étranger? demanda froidement Fior d'Aliza.

—Oui, dis hardiment tout, répondit la mère; il n'y a point de honte à s'aimer quand on s'aime honnêtement comme toi et lui.

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CXXIV

—Je ne savais pas que j'étais amoureuse d'Hyeronimo, dit-elle un peu honteusement alors, et comment l'aurais-je su? Nous n'étions pas deux, nous n'étions qu'un, moi et lui; lui et moi, c'était tout le monde. Pour savoir si on aime quelqu'un, il faut comparer ce qu'on éprouve pour celui-là avec ce qu'on ressent pour un autre. Il n'y avait jamais eu d'autre entre lui et moi, tellement, ma tante, que lui et moi ça ne faisait pas deux; et comme aussi nous n'avions jamais été séparés ni même menacés d'être désunis l'un de l'autre, nous ne pouvions pas savoir combien il y avait de lui dans moi et de moi dans lui, et combien il manquerait tout à coup de moi en moi et de lui en lui si on venait jamais à nous arracher d'ensemble.