CXXXII

Mais ils ne dormaient pas, et ils étaient assis en silence, à la claire lueur des étoiles, sur le banc qui touche à la porte.

Le bruit du loquet fit tourner la tête à ma tante; elle me reconnut et poussa un cri de surprise et de désespoir, qui fit jeter, sans savoir pourquoi, le même cri d'horreur à mon père aveugle.

Elle lui dit que je me sauvais, et dans quels habits!

Ils se jetèrent tous les deux, les bras étendus, entre la porte et le chemin pour me retenir; je tombai évanouie entre leurs bras.

Ils me reportèrent ensemble sur mon lit dans la cabane; et quand ma tante vit mes beaux longs cheveux coupés comme une toison d'agneau, jetés sous ses pieds au bord du lit, elle jeta de tels cris qu'ils réveillèrent les corneilles sur les branches du châtaignier.

Elle dit tout à mon père.

—Folle enfant! s'écrièrent-ils d'une même voix, et que prétendais-tu faire en te détruisant ainsi et en te sauvant tu ne sais pas où? Et, en abandonnant ton père et ta tante, sais-tu seulement où les sbires ont emmené ton cousin? et pour un enfant que nous avons perdu, veux-tu nous faire perdre encore le seul enfant que Dieu nous laisse?

CXXXIII

—Je leur dis alors, comme on parle dans le délire de la fièvre, tout ce qu'on peut dire quand on a perdu sa raison et qu'on n'écoute rien de ce qui combat votre folie par des raisons, des caresses ou des menaces, que mon parti était pris; que si Hyeronimo devait mourir, il valait autant que je mourusse avec lui, car je sentais bien que ma vie serait coupée avec la sienne; que des deux manières ils seraient également privés de leurs deux enfants; que, vivant, il aurait peut-être besoin de moi là-bas; que, mourant, il lui serait doux de me charger au moins pour eux de son dernier soupir et de prier en voyant un regard de sœur le congédier de l'échafaud et le suivre au ciel; que la Providence était grande, qu'elle se servait des plus vils et des plus faibles instruments pour faire des miracles de sa bonté; que je l'avais bien vu dans notre Bible, dont ma tante nous disait le dimanche des histoires; que Joseph dans son puits avait bien été sauvé par la compassion du plus jeune de ses frères; que Daniel dans sa fosse avait bien été épargné par les lions, enfin tant d'autres exemples de l'Ancien Testament; que j'étais décidée à ne pas abandonner, sans le suivre, ce frère de mon cœur, la chair de ma chair, le regard de mes yeux, la vie de ma vie; qu'il fallait me laisser suivre ma résolution, bonne ou mauvaise, comme on laisse suivre la pente à la pierre détachée par le pas des chevreaux, qui roule par son poids du haut de la montagne, quand même elle doit se briser en bas; que toutes leurs larmes, tous leurs baisers, toutes leurs paroles n'y feraient rien, et que, si je ne me sauvais pas aujourd'hui, je me sauverais demain, et que peut-être je me sauverais alors trop tard pour assister le pauvre Hyeronimo.