CXXXIV

En parlant ainsi, je m'efforçais de m'échapper violemment des bras de mon père et de ma tante. Leurs sanglots et leurs larmes affaiblissaient la résistance qu'ils opposaient à mes efforts.

—Eh bien! tu me passeras donc sur le corps! s'écria mon père en se couchant sur le pas de la porte.

À la vue de mon pauvre père aveugle étendu ainsi sur le seuil et qu'il me fallait franchir pour voler sur les pas de mon frère, les forces me manquèrent; je crus voir un sacrilége, et je tombai à mon tour à genoux et les bras étendus autour de son cou; ma tante, de son côté, se précipita tout échevelée sur nos deux corps palpitants, en sorte que nous ne formions plus, à nous trois, qu'une seule masse vivante ou plutôt mourante, d'où ne sortaient que des sanglots et des soupirs, étouffés par des reproches et par des baisers.

J'étais vaincue, monsieur, et je demandais à Dieu de mourir en cet instant pour tous mes parents, afin de m'éviter l'horrible et impossible choix, ou d'abandonner mon père et ma tante, ou d'abandonner mon cher et malheureux Hyeronimo, lorsqu'une voix, comme si elle fût descendue du ciel, interrompant tout à coup le silence de nos embrassements, dit d'un ton d'autorité à mon père et à ma tante:

«Ne résistez pas à Dieu, qui parle par le cœur des innocents, laissez Fior d'Aliza courir sur les traces de son frère, la protection de Dieu la suivra peut-être dans la foule, comme elle a suivi Sarah dans le désert. Partez, mon enfant, j'aurai soin de ceux qui restent.»

CXXXV

À ces mots, qui nous firent tressaillir comme un coup de tonnerre, nous nous relevâmes tous les trois de la poussière, et nous vîmes debout devant nous notre seul ami sur la terre, le père Hilario.

Il jeta sur le plancher sa besace, plus pleine de provisions qu'à l'ordinaire; il en tira du pain, du caccia cavallo (fromage de buffle des Maremmes), une fiasque de vin de Lucques, et dit à mes vieux parents:

—Ne vous inquiétez pas comment vous vivrez en l'absence de ces enfants, je vous en apporterai toutes les semaines autant; l'aumône est la récolte des abandonnés, je ne fais que vous rendre ce que vous m'avez tant de fois donné dans vos jours de richesse. Si je mendiais pour moi, je serais un voleur du travail des hommes; mais en mendiant pour vous, je ne serai qu'une des mains de Dieu qui reçoit du cœur pour rendre à la bouche.