Puis, quand je n'entendis plus les cris de ma tante qui me rappelait, malgré le frère, à la cabane, et que je fus parvenue au bord de la plaine, où les passants et les chars de maïs commençaient à élever les bruits et la poussière du matin sur les routes des villages et des villas, je tombai plutôt que je ne m'assis sur le bord du sentier, à l'endroit où il va se rejoindre aux grandes routes, sous le petit pont sans eau qui sert à passer le torrent pendant l'hiver pour aller de Lucques au palais de Saltochio.
Là, sans pouvoir être vue de personne, j'essuyai mon front tout mouillé de sueur, mes yeux obscurcis de larmes; je repris mon haleine essoufflée et je me mis à réfléchir, trop tard, hélas! à ce que j'allais faire, toute seule ainsi et toute perdue, dans les rues de la grande ville, d'où j'entendais déjà les cloches et les bruits formidables monter dans l'air avec le soleil du matin.
Oh! que j'avais peur, mon Dieu! et que je sentais mon pauvre cœur devenir petit dans ma poitrine! Car la solitude, les bruits ou les silences des lieux solitaires, les rugissements même des bêtes dans les bois ne m'ont jamais fait peur, voyez-vous! Mais la foule d'une ville où tout le monde vous regarde, où personne ne vous connaît, où l'œil du bon Dieu lui-même semble vous perdre de vue dans la confusion de la multitude, les bruits confus et tumultueux qui sortent, comme des chocs des feuilles ou des vagues, des hommes rassemblés, allant çà et là, sans se parler, où leur pensée inconnue les mène. Oh! c'est cela qui m'a toujours fait trembler sans savoir de quoi, car l'homme, je crois, c'est plus perfide que la nuit, c'est plus terrible que la mer de Livourne sur le rocher de la Meloria; c'est plus intimidant que les sombres murmures des pins dans les ténébreuses montagnes des Camaldules de Lucques!
Je pensai que je n'oserais jamais sortir de dessous l'arche du pont sur lequel j'entendais déjà les pas des contadins qui portaient des raisins et des figues au marché, et surtout que je n'aurais jamais le courage de passer devant les gardes des portes, et d'entrer dans la terrible ville.
Et quand tu y seras, me disais-je en moi-même, que feras-tu? où iras-tu? que diras-tu? À qui oseras-tu demander où l'on a mené ton cousin, et dans quel cachot on le retient?
Et quand on te le dirait, à qui t'adresseras-tu pour qu'on t'ouvre les portes de fer de sa cage? Et alors même que tu parviendrais à le découvrir et que tu te coucherais, comme une chienne sans maître, au pied de sa tour pour le voir un jour mener au supplice et pour demander à mourir avec lui, qui est-ce qui te nourrira en attendant, et où trouveras-tu, sans un baïoque seulement dans la main, un asile pour reposer ta tête?
CXXXIX
Tout cela m'apparut pour la première fois à l'idée, monsieur, et me fit aussi froid au front et au cœur, bien que ce fût en un beau jour d'automne, que si un vent de neige avait soufflé sous l'arche du pont. Je fus tentée de remonter à la cabane ou bien de rester là sans faire un pas de plus, pour mourir de faim sous le lit desséché du torrent. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je ne sais pas au juste combien d'heures je restai dans cette angoisse; mais quand je m'en réveillai, les rayons plus longs du soleil avaient pénétré à moitié sous l'arche, échauffaient le sable et, en me rendant la chaleur, me rendaient la pensée et le courage. Je me dis: Tu n'as pas à choisir, Hyeronimo est dans Lucques; il est là, soit pour vivre, soit pour mourir, là tu dois être pour mourir ou pour y vivre le plus près de lui que Dieu le permettra. Entre sans trembler dans la ville. En te voyant dans ce costume et avec la zampogna, dont tu sais jouer, sous le bras, tout le monde te prendra pour le fils d'un de ces pifferari qui viennent dans la saison de la Notre-Dame de septembre donner la sérénade aux Madones des carrefours ou aux jeunes fiancées sur leurs balcons, indiqués secrètement par les amoureux, qui leur font la cour avec l'aveu de leurs mères; les âmes pieuses ou les cœurs tendres me jetteront quelques baïoques dans mon chapeau, ce sera assez pour me nourrir d'un peu de pain et de figues; les marches des églises ou les porches des Madones me serviront bien de couche pour la nuit, enveloppée que je serai dans le lourd manteau de mon oncle; car j'ai oublié de vous dire, monsieur, que j'avais trouvé aussi dans le coffre, et que j'avais emporté sur mon bras le manteau de peau de chèvre brune, qui sert de lit l'été, ou de couverture l'hiver aux pifferari.
En vivant ainsi et en parlant avec l'un ou avec l'autre, quelque âme charitable finira bien par me dire ce qui est advenu de Hyeronimo. Un malheur comme le sien (un guaï), cela doit faire bien du bruit dans le pays; quand je saurai où on l'a jeté, soit dans les cachots, soit même dans les galères de Serra-Vezza, je finirai bien, par la grâce de Dieu, par me faire voir ou par me faire entendre de lui. Qui sait, peut-être me laissera-t-on lui parler et soutenir ses fers pour le soulager dans son travail? Quand il saura que sa sœur souffre avec lui, il souffrira la moitié moins, car une âme prend, dit-on, plus de la moitié des maux d'une autre âme sur la terre, comme dans le purgatoire. Être plaint, être regardé seulement par qui vous aime, c'est être à demi déchargé. Allons, et fions-nous à l'ange de la Bible qui nourrissait les lions dans la fosse de Daniel, pour qu'ils ne dévorassent pas l'innocent persécuté.