«Je suis allé ce matin un moment chez Gœthe, pour prendre de ses nouvelles de la part de madame la grande-duchesse[7]. Je le trouvai triste, pensif; il n'y avait plus trace de l'excitation un peu forcée de la veille. Aujourd'hui il paraissait profondément ému du vide que la mort avait fait en lui, en lui arrachant une amitié de cinquante ans. Il me dit:

«Je me force au travail; il le faut pour que je conserve le dessus, et que je supporte cette séparation subite. La mort est quelque chose de bien étrange! Malgré toute notre expérience, quand il s'agit d'une personne qui nous est chère, nous croyons la mort toujours impossible, et nous ne pouvons y croire; elle est toujours inattendue. C'est pour ainsi dire une impossibilité, qui tout à coup devient une réalité. Et ce passage d'une existence qui nous est connue dans une autre dont nous ne savons absolument rien est quelque chose de si violent, que ceux qui restent ne peuvent s'empêcher de ressentir malgré eux le plus profond ébranlement.»

XII

Nous approchions de la révolution de 1830; les amis français de Gœthe, les écrivains du Globe, allaient triompher. Un pressentiment terrible agitait Gœthe à son insu. Il sentait que la colonne fondamentale du monde conservateur auquel il tenait allait s'écrouler.

«Dimanche, 7 mars 1830.

«À midi, chez Gœthe. Il était aujourd'hui très-vif et très-bien portant. Il me dit qu'il avait été obligé de quitter un peu sa Nuit de Walpurgis, pour finir sa dernière livraison d'Art et Antiquité.

«Mais, dit-il, j'ai eu la précaution de m'arrêter lorsque j'étais encore bien en train, et à un passage pour lequel j'ai encore bien des matériaux tout prêts. De cette façon, je me remettrai à l'œuvre bien plus aisément que si je ne m'étais arrêté qu'au bout d'un développement épuisé.»

«Nous avions le projet de faire une promenade avant dîner, mais nous nous trouvions si bien tous deux à la maison, que Gœthe fit dételer. Frédéric venait d'ouvrir une grande caisse qui arrivait de Paris. C'était un envoi du sculpteur David (d'Angers): des portraits en bas-relief, moulés en plâtre, de cinquante-sept personnages célèbres. Frédéric mit ces médaillons dans plusieurs tiroirs, et ce fut pour nous un grand plaisir de contempler tous ces personnages intéressants. Je désirais surtout voir Mérimée; la tête nous parut aussi énergique et aussi hardie que son talent, et Gœthe y trouva quelque chose d'humoristique. Dans Victor Hugo, Alfred de Vigny, Émile Deschamps, nous vîmes des physionomies nettes, aisées, sereines.—Mademoiselle Gay, madame Tastu et d'autres jeunes femmes auteurs nous firent également grand plaisir. La tête énergique de Fabvier rappelait les hommes des siècles passés, et nous revînmes à lui plusieurs fois. Nous allions d'un personnage à l'autre, et Gœthe ne put s'empêcher de répéter à plusieurs reprises qu'il devait à David un trésor dont il ne pouvait assez le remercier. Il montrera cette collection aux voyageurs qui passent par Weimar, et se fera renseigner par eux sur les personnes dont il a le portrait et qui lui sont encore inconnues.

«La caisse contenait aussi un ballot de livres; nous le fîmes porter dans la chambre voisine, où nous nous mîmes à table. Nous étions contents, et nous parlâmes de divers travaux et projets.

«Il n'est pas bon que l'homme soit seul, dit Gœthe, et surtout il n'est pas bon qu'il travaille seul; il a besoin, pour réussir, qu'on prenne intérêt à ce qu'il fait, qu'on l'excite. Je dois à Schiller mon Achilléide, beaucoup de mes Ballades, car c'est lui qui me les a fait écrire, et si je finis la seconde partie de Faust, vous pouvez vous l'attribuer. Je vous l'ai dit déjà souvent, mais je veux que vous le sachiez bien et je vous le répète.»