Il lut un peu dans les Études d'Émile Deschamps. Il loua la traduction de la Fiancée de Corinthe; il rendit hommage à cette douce et candide nature d'Émile Deschamps, en homme qui n'a jamais connu l'envie.
Deschamps est la vierge immaculée du talent.
Mérimée, disait Gœthe, est un rude gaillard!
Il est curieux, après tant d'années, de voir l'impression de tel ou tel homme sur un génie étranger.
XIII
Mais, s'apercevant de l'impression pénible que ses craintes sur les suites de la révolution de 1830 imprimaient à ses auditeurs, son fils, sa belle-fille, Mlle Ulrique et Eckermann:
«Croyez-vous, dit-il après un long silence, que je sois indifférent aux grandes idées que réveillent en moi les mots de Liberté, de Peuple, de Patrie? Non: ces idées sont en nous; elles sont une partie de notre être, et personne ne peut les écarter de soi. L'Allemagne aussi me tient fortement au cœur. J'ai souvent ressenti une douleur profonde en pensant à cette nation allemande, qui est si estimable dans chaque individu et si misérable dans son ensemble. La comparaison du peuple allemand avec les autres peuples éveille des sentiments douloureux auxquels j'ai cherché à échapper par tous les moyens possibles; j'ai trouvé dans la science et dans l'art les ailes qui peuvent nous emporter loin de ces misères, car la science et l'art appartiennent au monde tout entier, et devant eux tombent les frontières des nationalités; mais la consolation qu'ils donnent est cependant une triste consolation et ne remplace pas les sentiments de fierté que l'on éprouve quand on sait que l'on appartient à un peuple grand, fort, estimé et redouté. Aussi c'est la foi à l'avenir de l'Allemagne qui me console vraiment. Cette foi, je l'ai aussi énergique que vous. Oui, le peuple allemand promet un avenir, et a un avenir. Pour parler comme Napoléon: les destinées de l'Allemagne ne sont pas encore accomplies. Si elle n'avait pas eu d'autre mission que de renverser l'empire romain et de créer, d'organiser un monde nouveau, elle serait tombée depuis longtemps. Mais comme elle est restée debout, forte et solide, j'ai la conviction qu'elle a encore une autre mission, et cette mission sera plus grande que celle qu'elle a accomplie lorsqu'elle a détruit l'empire romain et donné sa forme au moyen-âge, plus grande en proportion même de la supériorité de sa civilisation actuelle sur la civilisation du passé. Quand viendront le temps et l'occasion pour agir? Aucun œil humain ne peut le voir d'avance; aucune force humaine ne pourrait rapprocher ce temps et faire naître cette occasion. Que nous reste-t-il donc à faire, à nous, simples individus? Nous devons, suivant nos talents, nos penchants, notre situation, développer chez nous, fortifier, rendre plus générale la civilisation, former les esprits, et surtout dans les classes élevées, pour que notre nation, bien loin de rester en arrière, précède tous les autres peuples, pour que son âme ne languisse pas, mais reste toujours vive et active, pour que notre race ne tombe pas dans l'abattement et dans le découragement, et soit capable de toutes les grandes actions quand brillera le jour de la gloire.—Mais, pour le moment, il ne s'agit ni de l'avenir, ni de nos vœux, ni de nos espérances, ni de notre foi, ni des destinées réservées à notre patrie; nous parlons du présent, et des circonstances au milieu desquelles paraît votre journal. Vous dites, il est vrai: Des événements décisifs sont venus nous donner le signal. Bien. Ces événements ne sont jamais, à tout supposer pour le mieux, que le commencement de la fin. Deux cas sont possibles: ou le puissant dominateur abat encore une fois tous ses ennemis, ou il est abattu par eux. (Je tiens pour à peu près impossible un accommodement; et s'il se faisait, il serait inutile; nous serions de nouveau comme autrefois.) Supposons donc que Napoléon abatte ses ennemis. C'est impossible, dites-vous? Tant de certitude ne nous est pas permise. Cependant je crois moi-même sa victoire peu vraisemblable; laissons donc cette supposition de côté et déclarons cet événement impossible. Il reste à examiner le cas où Napoléon est vaincu, complétement vaincu. Eh bien! qu'arrivera-t-il? Vous parlez du réveil du peuple allemand et vous croyez que ce peuple ne se laissera plus arracher ce qu'il a conquis et ce qu'il a payé de son sang: la liberté. Le peuple est-il réellement réveillé? sait-il ce qu'il veut et ce qu'il peut? Avez-vous oublié le mot magnifique que votre Philistin d'Iéna criait à son voisin, déclarant qu'il pouvait maintenant recevoir bien commodément les Russes, puisque sa maison était nettoyée et que les Français l'avaient quittée? Le sommeil du peuple était trop profond pour que les secousses même les plus fortes puissent aujourd'hui le réveiller si promptement. Et de plus, est-ce que tout mouvement nous met debout? Se redresse-t-il, celui qui ne sort de son repos que parce qu'on l'y force avec violence? Je ne parle pas des quelques milliers d'hommes et de jeunes gens instruits; je parle de la masse, des millions. Qu'a-t-on obtenu? qu'a-t-on gagné? Vous dites: la liberté; il serait plus juste peut-être de dire: la délivrance, et non la délivrance des étrangers, mais d'un étranger. C'est vrai: je ne vois plus chez nous ni Français, ni Italiens, mais, à leur place, je vois des Cosaques, des Baschkirs, des Croates, des Magyares, des Tartares et des Samoyèdes; des hussards de toutes les couleurs. Depuis longtemps nous sommes habitués à ne regarder que vers l'ouest; c'est de là que nous attendons tous les dangers. Mais la terre s'étend aussi de l'autre côté vers l'orient. Même quand arrivent chez nous ces peuples tout entiers, nous ne ressentons aucune crainte, et on a vu de belles femmes embrasser les hommes et les chevaux. Ah! ne m'en laissez pas dire davantage!... Elles invoquent, il est vrai, les éloquents appels des souverains de ce pays et de l'étranger; oui, oui, je sais: «un cheval, un cheval, un royaume pour un cheval!...»
«Une réponse de moi suscita une réplique de Gœthe, et sa parole devint de plus en plus précise et incisive, plus individuelle pour ainsi dire. Je n'ose écrire ce qui fut dit; d'ailleurs, je n'en vois pas l'utilité. Je veux seulement faire observer que, pendant cette heure de conversation, j'acquis la plus profonde conviction que c'est une erreur radicale de croire que Gœthe n'a pas aimé sa patrie, n'a pas eu le cœur allemand, n'a pas eu foi en notre peuple, n'a pas ressenti l'honneur et la honte, le bonheur et l'infortune de l'Allemagne. Son silence, au milieu des grands événements et des complications de ce temps, n'était qu'une résignation douloureuse, à laquelle l'obligeaient de se résoudre sa position et aussi sa connaissance exacte des hommes et des choses. Quand je me retirai enfin, mes yeux étaient remplis de larmes. Je saisis les mains de Gœthe; mais je ne sais ni ce que je lui dis ni ce qu'il me répondit. Je sais seulement qu'il était très-cordial. J'étais déjà sorti; je lui dis:
«En entrant, j'avais l'intention de faire une prière à Votre Excellence; je voulais lui demander de vouloir bien honorer mon journal au moins d'un article.
«—Je vous remercie de ne pas m'avoir fait cette demande, dit-il; j'aurais eu du regret à vous refuser, mais j'aurais refusé; vous savez maintenant pourquoi.»