«Dîné seul avec Gœthe dans son cabinet de travail. Il m'a dit en me tendant un papier:

«Quand on a dépassé quatre-vingts ans, on a à peine le droit de vivre; il faut être prêt chaque jour à être rappelé, et penser à ranger sa maison. Comme je vous l'ai dit récemment, je vous ai nommé dans mon testament éditeur de mes œuvres posthumes et j'ai rédigé ce matin une espèce de petit acte que vous signerez avec moi.»

«Mercredi, 25 mai 1831.

«Nous avons causé du Camp de Wallenstein. J'avais souvent entendu dire que Gœthe avait travaillé à cette pièce, et que le sermon du capucin surtout était de lui. Je lui demandai à dîner s'il en était ainsi, et il me répondit:

«Au fond, tout est de Schiller; cependant, comme nous vivions dans de telles relations que Schiller non-seulement causait avec moi de son plan, mais me communiquait les scènes à mesure qu'elles avançaient, écoutait mes remarques et en profitait, il peut se faire que j'aie quelque part à cette pièce. Pour le sermon du capucin, je lui ai envoyé les Discours d'Abraham de Santa-Clara, et il en a extrait son sermon avec beaucoup d'adresse. Je ne sais plus quels sont les passages de moi, sauf les deux vers:

«Un capitaine, tué par un de ses collègues,
«Me légua deux dés heureux.

«Je voulais expliquer comment le paysan était arrivé en possession de ces dés pipés, et j'écrivis de ma main ces deux vers sur le manuscrit. Schiller n'avait pas eu cette idée; il donnait tout simplement les dés au paysan, sans se demander comment il les possédait. Je vous l'ai déjà dit, tout expliquer avec soin n'était pas son affaire, et voilà peut-être pourquoi ses pièces produisent tant d'effet sur le théâtre.»

«Dimanche, 29 mai 1831.

«Ces jours-ci, on m'a apporté un nid de petites fauvettes, avec leur mère que l'on avait prise au gluau. Elle a continué dans la chambre à nourrir sa famille, et, rendue à la liberté, elle est revenue d'elle-même avec ses petits. J'étais très-touché de cet amour maternel qui brave le danger et la prison, et j'exprimai mon étonnement à Gœthe:

«Homme de peu de raison! me répondit-il avec un sourire significatif, si vous croyiez à Dieu, vous ne seriez pas étonné. C'est lui qui donne au monde son mouvement intime; la nature est en lui, et il est dans la nature; et jamais ce qui vit, ce qui se meut, ce qui est en lui, n'est privé de sa force et de son esprit. Si Dieu ne donnait pas à l'oiseau cet instinct pour ses petits, si un instinct pareil n'était pas répandu dans toute la nature vivante, le monde ne se soutiendrait pas; mais partout est répandue la force divine, partout agit l'amour éternel!»