Très-sage et très-heureux, il vécut en harmonie avec toutes les idées raisonnables des deux partis qui déchiraient son temps, religion et incrédulité, radicalisme et conservation, jamais populaire jusqu'à l'excès, jamais impopulaire jusqu'à la ciguë, géant de l'Allemagne dominant de la tête les petitesses du vulgaire, plus grand que lui et respecté de lui, le seul homme supérieur qui ait dompté l'envie!

XXIII

Aussi était-il et est-il resté le génie le plus incontesté de son siècle, et peut-être de tous les siècles modernes au-delà du Rhin et même en deçà. Nous avons prouvé qu'excepté sous le rapport de l'esprit épistolaire et de la grâce légère des poésies fugitives, Voltaire lui-même ne pouvait supporter la comparaison avec l'auteur de Faust. Fénelon était aussi politique, mais moins pratique; il transportait ses rêves dans la réalité; son chef-d'œuvre n'est qu'une utopie; il n'a rien à comparer à Gœthe. Bossuet est plus orateur, mais c'est l'orateur de la force, avec un Dieu au-dessus et un despote armé derrière lui; de plus, ni l'un ni l'autre n'étaient poëtes, ils parlaient la langue de la prose à laquelle manque l'âme de la parole, la mélodie. Corneille était aussi fort, mais pas aussi divin; Racine, moins philosophe et moins original. Nous ne parlons pas des vivants. En Angleterre, Shakspeare seul est plus abondant, mais moins profond et moins parfait. Byron est aussi poëte, mais moins sensé; c'est le délire de la versification à qui la lyre sert de jouet, le cœur humain de victime, et Dieu lui-même de dérision. Shakspeare seul est aussi vaste et aussi dramatique; mais, bien qu'il s'étende plus large, il est loin de s'élever aussi haut. Il a Falstaff, il a Méphistophélès; mais ni Marguerite sur la terre, ni Faust entre le ciel et l'enfer: il improvise mieux, il est moins réfléchi. Il n'a pas poursuivi pendant cinquante ans, dans les deux mondes terrestre et céleste, à travers les abîmes de l'esprit humain, les mystères d'un drame surnaturel; il est plus homme; il est moins dieu!

Des scènes telles que celle de Faust ne se trouvent ni dans le Dante, ni dans le Tasse, ni dans Virgile même. Cela n'existait pas dans ce monde avant l'épopée dramatique de Weimar. L'Allemagne a attendu longtemps, mais sa patience a été récompensée par la plus belle œuvre théâtrale de tous les temps.

XXIV

Elle le méritait; c'était la terre de la pensée féconde. Elle avait une multitude de rayons, dans ses petites et nombreuses capitales; elle n'avait point et elle n'a pas encore aujourd'hui une de ces grandes réunions d'hommes nationalisés, telles que Londres et Paris. Le philosophe et le poëte pouvaient y vivre hermétiquement solitaires, et y mûrir des conceptions intellectuelles tout à la fois neuves, originales et palpitantes. Faust est l'œuvre d'un brahmane de l'Inde, méditée dans les forêts de Oiamanté. On y sent son origine indoue; il faut remonter jusque-là pour trouver sa divine ressemblance. La race germanique est évidemment, pour la langue comme pour les idées, un dérivé du Gange; la misérable littérature imitée de Voltaire sur les bords de la Sprée, avec sa mesquine colonie de demi-philosophes sous l'empire du Denys moderne, Frédéric II, aurait médité et rimaillé pendant tout un siècle sans inventer mieux que Nanine ou la Pucelle d'Orléans, au lieu de ces trois personnages nouveaux à force d'être antiques, Faust, Méphistophélès et Marguerite. Celui qui a créé ces trois figures mérite que son nom soit écrit en lettres apologétiques vivantes au frontispice de l'Allemagne.

Maintenant tout est mort dans la maison de Gœthe. Il y a des hommes qui ont des disciples et qui fondent des empires intellectuels plus ou moins durables dans la sphère de leur influence; il y en a d'autres qui emportent tout avec eux et qui laissent la terre muette et vide après avoir écrit pour plusieurs siècles. De ce nombre était Gœthe, dont Eckermann vient de perpétuer la vie en nous donnant ses conversations. Remercions ce fervent disciple, et adorons, sans espérer de jamais le revoir sur la terre, le divin maître du beau!

Lamartine.

CXXIIe ENTRETIEN

L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST