«On attendait autour de lui son réveil.—Il ne vint pas. Gœthe était mort.
«Le matin qui suivit le jour de sa mort, je me sentis un profond désir de voir sa dépouille terrestre. Son fidèle serviteur Frédéric m'ouvrit la chambre où il avait été déposé. Étendu sur le dos, il reposait comme un homme endormi; la fermeté et une paix profonde se lisaient sur les traits pleins d'élévation de son noble visage. Son puissant front semblait encore garder des pensées. J'aurais désiré une boucle de ses cheveux, mais le respect m'empêcha de la couper. Le corps, mis à nu, était enseveli dans un drap blanc; on avait mis alentour de gros morceaux de glace, pour le conserver frais aussi longtemps que possible. Frédéric écarta le drap, et la divine beauté de ces membres me remplit d'étonnement. Sa poitrine était extrêmement développée, large et arrondie; les muscles des bras et des cuisses étaient pleins et doux; les pieds magnifiques et de la forme la plus pure; il n'y avait nulle part sur le corps trace d'embonpoint, de maigreur ou de détérioration. J'avais là devant moi un homme parfait dans sa pleine beauté, et mon enthousiasme à cette vue me fit un instant oublier que l'esprit immortel avait abandonné une pareille enveloppe. Je mis la main sur le cœur, je ne trouvai qu'un silence profond; j'avais pu jusqu'à ce moment me contenir, mais alors je me détournai et laissai un libre cours à mes larmes.»
Une pieuse et universelle ovation lui tint lieu de funérailles. L'Allemagne entière pleura à l'envi son grand homme. Il n'était point mort, il était transfiguré! Ses ouvrages vivaient et vivront éternellement.
XXII
Voilà ce charmant livre d'Eckermann sur les entretiens de Gœthe pendant les dix dernières années de sa vie. Quand on l'a lu avec bonne foi, on change sa manière de voir sur ce grand homme. Gœthe jeune n'était pas Gœthe. C'était une nature vigoureuse qui avait besoin de beaucoup d'années pour mûrir. Il y a deux hommes en lui: l'adolescent et le vieillard. Dans l'adolescent, on ne sent que l'abondance et l'âpreté de la séve. Le talent s'y révèle, et il semble se contenter du talent. La gloire et le monde sont ses uniques pensées; qu'il brille, qu'il émeuve, qu'il éclate d'une façon quelconque, qu'on dise qu'un génie est né en Allemagne et que ce génie aspire évidemment au diadème intellectuel de son siècle, et il est content. La moralité de ses œuvres lui importe peu; au contraire, même une certaine originalité paradoxale, qui scandalise un peu les idées routinières en philosophie, en politique, en religion, ne lui déplaît pas; c'est le sel du génie, c'est le sceau de sa supériorité sur le commun des hommes; il se moque des larmes et du sang qu'il a fait couler par la contagion de son roman de Werther. Ceux qui se tuent n'ont pas le droit de vivre, car ils n'ont pas la force de supporter les grands assauts de la nature de l'homme, les passions meurtrières! Il est artiste, il n'est pas moraliste; tant pis pour ceux qui ne comprennent pas que l'art est tout dans son délicieux poëme d'Hermann et Dorothée, il change les notes de son clavier et il chante à demi-voix les divines naïvetés de l'amour innocent et domestique. Le même succès couronne ce délicieux poëme. Alors il sent ses ailes pousser dans toute leur envergure, et il monte dans le drame à une hauteur de l'éther où jamais homme, ni antique, ni moderne, n'avait osé regarder. L'amour mortel sert de clef à la plus sublime métaphysique. Une portion de philosophes l'écoute comme une révélation cachée des deux mondes. Faust devient le nom du mal, Marguerite le nom du bien et du beau réunis dans une femme, Méphistophélès le nom de l'égoïsme indifférent au bien et au mal, et représente la corruption de ce monde vulgaire et pervers. Mais ces portraits sont si surprenants et si fortement dessinés qu'ils paraissent des créations et non des images. Il faut avoir été introduit dans les mystères de la confidence divine pour interpréter ainsi les arcanes de ses desseins. Gœthe s'enferme pendant des années entières dans l'ombre de ses méditations pour y trouver le mot de Dieu que les hommes ne comprennent pas tout entier encore, parce qu'il n'en dit que la moitié; l'autre moitié, mystique et réparatrice, il passe vingt-cinq années de son âge mûr et de sa vieillesse à la trouver, et il n'en donne qu'une partie avant de mourir.
Dans les longs intervalles de ce travail sans fin, il se livre par délassement à son souffle lyrique; il écrit des odes, des ballades, des poésies symboliques de forme, très-élevées de sens, très-mélodieuses de rhythme, que les femmes et les enfants comprennent, et qui sont, comme le chœur antique, destinées à reposer à la fois et à soutenir l'attention de l'Allemagne devant ses drames. Il écrit aussi quelques romans, comme Wilhelm maestro, dans lesquels il introduit des personnages immortels, tels que Mignon.
Pendant cette vie tout éthérée en apparence, Gœthe a eu le bonheur d'inspirer une amitié très-ardente et constante jusqu'à la mort au prince régnant de Weimar et à la souveraine digne de lui. Le prince le choisit pour son ministre intime et pour son conseiller principal; il lui donna une maison à la ville, et une retraite paisible à la campagne. Il y passe ses jours comme un dieu dans son musée; il s'y marie à une belle épouse qui lui donne un fils obéissant et une belle-fille adorable sur laquelle il se décharge des soins de la vie matérielle pour vivre plus libre de ses heures dans son monde purement intellectuel. Il régit le théâtre de Weimar. Il a Schiller pour poëte et pour second. Il pleure sa mort prématurée, comme celle d'un disciple; il l'honore toute sa vie d'un culte de gloire et de souvenir. Il n'a point de rival dans toute l'Allemagne, devenue l'Olympe de sa calme divinité. Le duc de Weimar meurt après cinquante ans d'amitié, mais sa femme et son fils survivent, et la faveur du grand homme revit tout entière en eux jusqu'à son dernier jour.
En politique, il commence par suivre son jeune souverain dans sa première campagne de Prusse en Champagne contre Dumouriez; il soumet ainsi son libéralisme organique aux lois et aux rigueurs de son patriotisme. La paix se fait; il profite de ses loisirs pour voyager en Suisse et en Italie, sur cette terre où les orangers fleurissent; il y enrichit son cœur et son imagination des plus chères et des plus vives images. Il revient à Weimar, et il y trouve l'aisance et la puissance dans l'attachement du grand-duc. Il flotte alors quelque temps entre les idées de la révolution française qu'il a respirées jeune à Strasbourg, où il avait achevé son éducation, et les idées hiérarchiques de l'Allemagne, sa vraie patrie. Il semble appeler sur son pays l'influence des principes français, et se lancer hardiment dans la sphère des bouleversements téméraires, d'où doit sortir un ordre nouveau. Son prince et son ami paraît favoriser ces instincts d'une liberté régénératrice. Mais ils se contiennent l'un et l'autre dans la sphère spéculative. Aimant le peuple, ne le déchaînant pas soudainement de ses respects et de ses devoirs, la douceur et la lenteur du caractère germanique, la pression de la Prusse les secondant, ils se bornent à l'instruire et à le charmer par les plaisirs d'un théâtre athénien. Weimar devient la Grèce allemande, la révolution y vit à l'état d'inspiration, c'est la terre de l'espérance indéfinie et ajournée par la sagesse.
Bientôt la révolution débordée en France se resserre, change de forme, et devient militaire et despotique. La Prusse, tour à tour menacée et caressée par l'empereur Napoléon, hésite immobile entre la paix et la guerre; Weimar suit ces diverses agitations de Berlin. L'Allemagne est humiliée ou conquise à Austerlitz et à Wagram, Weimar frémit; la bataille d'Iéna efface Berlin de la carte du royaume; la guerre de Pologne poursuit cette cour infortunée jusqu'à Kœnigsberg. La victoire de Friedland, gagnée sur la Russie, décide l'empereur de Russie à la paix de Tilsitt; il amène le roi et la reine de Prusse à venir implorer la paix avec lui. Le vainqueur épuisé l'accorde à la Russie, grande et en apparence généreuse; il la marchande, mutilée et restreinte, à la Prusse, à laquelle il ne restitue qu'un asile pour régner honteusement sur des débris. La reine, adorée de l'Allemagne et du monde, meurt d'humiliation; l'espoir de la venger court dans tous les cœurs de l'Allemagne. Napoléon passe à Weimar et y voit Gœthe. Cette entrevue flatteuse caresse et enivre le poëte; son impartiale philosophie cède quelque chose à l'enthousiasme vrai ou politique pour le conquérant, protecteur de son prince et de son pays. La vieillesse et la réflexion qui la suit ramènent ses pensées à des principes plus modérés que ceux de sa jeunesse; il admet l'identité des tendances, mais les atermoiements lui paraissent une condition et une partie des améliorations. La première condition du bien, c'est d'être possible. Il croit que la multitude est aussi corruptible et aussi passionnée que l'élite. Les crimes de la révolution française, qui mène en triomphe le plus innocent des rois au supplice, et qui immole des milliers d'innocents après lui pour se venger de l'aristocratie, lui paraissent ce qu'ils sont, des lâchetés cruelles contre des ennemis ou des innocents désarmés. Il appelle de leur vrai nom ces exécuteurs des forfaits du peuple,—des meurtriers complaisants de la foule, des flatteurs d'en bas aussi timides et aussi coupables que les courtisans d'en haut. Il prononce tout bas le mot du sage d'Athènes: «La multitude m'applaudit, ai-je donc dit quelque sottise?» Il croit que la sagesse des opinions s'épure, en montant par le loisir, l'étude, l'aisance, la philosophie, de classe en classe sociale, et que la division du travail est aussi nécessaire dans l'œuvre du gouvernement libre que dans les œuvres manuelles de l'artisan; il pardonne donc une aristocratie intellectuelle dont il est lui-même le premier exemple, et il recommande à ses disciples d'en tenir compte. Il transige aussi sagement avec les nécessités du temps. Il instruit les masses, il ne les bouleverse pas; il conserve ainsi son ascendant sur les deux moitiés de la société en les réconciliant. On le comprend et on le respecte; en haut par l'admiration, en bas par la reconnaissance, il règne jusqu'à sa mort sur tous les esprits.
Tel fut Gœthe, l'homme-dieu, dans son Olympe de Weimar.